« c’est la rencontre et tout ce qui peut se passer entre les gens »

préambule


J’ai noté cette phrase prononcée par Iris, à la Ferme de la Mhotte, lors de ma première réunion au sein du groupe d’habitants et d’actifs de la Ferme. C’était le 2 mai 2017 et à ce moment-là, j’essayais de comprendre ce qu’il se passait dans ce lieu afin d’en créer l’identité graphique. La Ferme de la Mhotte se situe à 20 min à l’ouest de Moulins, à Saint-Menoux. Je l’ai découverte dans étapes 1 : revue dans laquelle le travail de Léonore Bonaccini et Xavier Fourt avait été publié. Dans ce court passage, il était question d’un atlas cartographiant les liens de pouvoirs et d’une ferme… Des designers à la ferme ? Il ne m’en fallait pas plus pour leur envoyer un mail et me retrouver là-bas, en mai 2017, afin de commencer mon stage de design graphique.

La Ferme de la Mhotte est un lieu sorti de la propriété, géré par un groupe d’habitants et d’actifs, qui varie selon les projets hébergés. On y retrouve des gîtes, une cuisine collectivefig. 1, un atelier d’impression en risographie, un jardin, deux salles de spectacle, des écuries, une Ressourcerie qui récupère des objets en déchetterie, une Gratuiterie, et même une épicerie qui organise régulièrement des concerts. Grâce à ces diverses activités, la Ferme est un lieu propice aux rencontres, lesquelles m’ont fait vivre mon stage à travers le prisme de la collaboration.

En effet, j’ai rencontré Nathalie, qui était à la Ferme pour des vacances et qui a travaillé pendant 7 ans dans l’ergonomie d’interface, qui m’a montré l’importance de suivre les règles déjà existantes quand on construit un site internet. Une fois le site internet créé, j’ai rencontré Lunar, présent pour faire une conférence gesticulée sur l’informatique et les libertés, et qui m’a aidée à mettre le site web de la Ferme en ligne. Puis j’ai fait la connaissance de Pino, de passage à la Ferme pour voir une amie, qui m’a apporté son aide pour le référencer sur Google. Photographe professionnel, il m’a aussi épaulée dans la photographie des documents imprimés de l’identité graphique. Camille, charpentière de formation et travaillant à la Ferme, m’a prêté des outils, montré comment les utiliser et m’a prodigué d’utiles conseils lorsque j’ai voulu passer à la création de la signalétique du lieu. Lorsque j’ai voulu faire un atelier tampon pour présenter l’identité de la Ferme, c’est une autre Camille, ancienne animatrice pour enfants, qui m’a aidée à réfléchir à la mise en place de cet atelier.

Enfin, j’ai travaillé en collaboration avec Johanna sur la création d’un support de prise de décision pendant les réunions. En effet, Johanna avait fait ses études dans la méthodologie de groupe et le management. Elle était à la Ferme pour aider aux gîtes dans le cadre de son service civique ; et avait eu envie, dès janvier, d’aider le collectif en mettant à profit ses compétences. En tant que future designer graphique et arrivant à la fin de ma mission, sur l’identité de la Ferme, je voulais aussi les aider dans ce qui posait le plus de problèmes : les réunions.

À la Ferme, ces dernières étaient hebdomadaires et pouvaient durer trois heures. Elles étaient très éprouvantes et on les quittait parfois à cause de l’heure tardive, sans avoir rien décidé. L’organisation de la Ferme était horizontale, les décisions se devaient d’être collectives. Or j’avais l’impression que c’était cette horizontalité qui était un frein à l’action. Avec Johanna, nous avons alors décidé de les aider en créant un canevasfig. 3, qui inviterait une personne à prendre en charge ce projet tout en l’aidant à le mettre en place, en proposant de réfléchir sur les besoins en temps, financement, savoir-faire, matériel, etc. Malheureusement, notre période de stage et de service civique se terminait et nous n’avons pas pu accompagner l’implémentation de ce petit projet.


Cette expérience fut très riche, et j’aime dire que j’ai fait un stage avec des maîtres de stage complémentaires ! Ces rencontres ont enrichi mon projet et n’auraient pas eu lieu si j’avais été entourée de graphistes dans une agence.


De retour à Toulouse en septembre, j’ai participé par curiosité à une réunion de la CREA, Campagne de Réquisition d’Entraide et d’Autogestion, qui ouvre des squats au sein de la ville. Cependant, je suis partie au bout de deux heures, la réunion était loin d’être finie, peu de personnes osaient prendre la parole, et les silences se faisaient longs. Cette expérience a fait écho aux réunions de la Ferme de la Mhotte et me confortait dans mon intention d’outiller l’intelligence collective.


La force de ces communautés réside dans les individus qui les constituent et dans la diversité des échanges horizontaux que ces réseaux permettent, comme j’ai pu le vivre lors de mon stage : c’est cela que je nomme intelligence collective. Mais ces individus sont aussi leur faiblesse. Les réunions et le travail de groupe en général peuvent paraître épuisants, ils représentent souvent une perte de temps considérable pour les individus et provoquent ainsi une perte d’énergie. Le travail collectif peut paradoxalement entraîner une perte de confiance envers les autres. En effet, celle-ci se retrouve effilochée, du fait qu’à plusieurs on avance moins vite. Ainsi, travailler ensemble n’est pas chose facile, surtout lorsque que l’on choisit le chemin de l’autogestion. La communauté, terreau fertile aux collaborations, peut prendre le dessus au point de paralyser l’action plutôt que de la faciliter.



introduction


Mon expérience au sein de la Ferme de la Mhotte m’a ouvert une porte sur l’existence de ces communautés qui prennent différentes formes : écolieux, habitats participatifs, fermes collectives, etc. En effet, dans notre société où règne une économie libérale mondialisée, de plus en plus de gens s’intéressent à des alternatives, au-delà de l’économie collaborative : on parle de décroissance, avec le besoin de s’émanciper de l’économie telle qu’on la connaît, c’est à dire une économie au service d’une société de monoculture, du monopole.

On ne connaît plus la provenance des produits que nous consommons, ni les conditions dans lesquelles ils sont produits. C’est ainsi que Serge Latouche nous alarme dans Le temps de la décroissance : un pot de yaourt parcourt plus de 9000 kilomètres avant d’arriver dans notre assiette2 ! L’aile ou la cuisse3, film réalisé par Claude Zidi, montrait déjà en 1976 que nous ne produisons plus ce que nous consommonsfig. 4. Trois ans plus tôt, Richard Fleischer, dans son film Soleil vert4, imaginait notre société en 2022, dans laquelle les citoyens seraient dépendants de l’industrie pour se nourrir, et se nourrir de quoi ?


Il existe alors un réel désir de retourner à la terre, afin de se réapproprier un matériel, de relocaliser notre production et redevenir prosommateurs. On parle de bobo-écolo, de néo-ruraux, d’enfants de soixante-huitards, dont on va fêter les 50 ans cette année. Mais on observe surtout une augmentation des réponses concrètes au mal-être ambiant tels que des AMAP5, des épiceries sociales et solidaires, des coopératives, etc. Par ailleurs, ces initiatives vont parfois plus loin : ainsi, Détroit, ville industrielle des États-Unis ayant fait faillite en 2011, renaît petit à petit de ses cendres depuis novembre 2016fig. 5, en proposant un quartier agricole6. Les initiatives vers l’autogestion fleurissent, mais la viabilité de ces projets, aussi légitime soit leur démarche, est souvent fragile.


Ainsi, mon objectif en tant que designer graphique est d’accompagner ces projets d’émancipation. De ce fait, je me demande : Quels outils peuvent être mis au service de l’intelligence collective pour les communautés autogérées ? Mon objectif est alors d’outiller les acteurs dans leur autogestion en facilitant les échanges, pour faire de leur projet un modèle économiquement viable et participer à leur développement.


Pour essayer de répondre à mon questionnement, j’ai d’abord étudié les échanges au sein de la Ferme de la Mhotte. En parallèle j’ai pris pour modèle le jardin en permaculture, modèle d’autogestion rendu possible par les échanges le constituant. Cette notion de jardin autogéré m’a amenée à étudier d’autres communautés autogérées tels que le Familistère de Guise et les kibboutz et m’a conduite à me poser la question suivante : pour quelle économie avons-nous besoin de nous rassembler ? Cette phase de recherche me demanda de me positionner quant à l’économie collaborative. Et en parallèle, j’ai découvert que des outils pour les communautés existaient déjà. J’ai donc apporté ma vision de designer graphique sur les éléments existants et j’ai réfléchi au rôle du designer graphique par rapport à l’usager, en prenant pour modèle l’ergothérapeute, en ce qui concerne les questions du faire avec et du faire place.



1. la Ferme de la Mhotte


Afin de comprendre un peu mieux la manière dont fonctionne la Ferme de la Mhotte, je suis retournée sur le lieu de mon stage fin septembre. J’avais pour envie de répertorier tous les échanges qui s’effectuent entre les habitants et actifs de la Ferme, comme le dit Catherine-Marie Leroy en s’appuyant sur Martin Buber : « C’est le dialogue véritable qui constitue la communauté véritable. La communauté est basée sur la relation entre ses membres : c’est la structure interne du groupe, plutôt que ses effets extérieurs qui importent7 ». À l’époque je n’avais pas conscience que cette démarche était appelée approche systémique. En effet, elle vise à étudier les relations au sein d’un groupe pour le comprendre, c’est la complexité des acteurs qui rend compte de la totalité d’une communauté. Ainsi pour étudier la Ferme de la Mhotte, j’avais envie de me placer entre, comme précisait László Moholy-Nagy en 1947 : « faire du design c’est penser en termes de relations8 ».


1.1 étude des échanges de la Ferme


Je suis revenue un mois après la fin de mon stage à la Ferme, le samedi 26 septembre 2017. Ces interviews étaient un moyen de revenir là où tout a commencé afin de provoquer des recherches, à partir d’une base concrète, d’une expérience vécue. J’ai d’abord commencé mes interviews avec Simon, gérant de l’Échoppe : une épicerie qui organise aussi des concerts et des soirées chaque vendredi.


[Clara] Quel est ton rôle professionnel, à la Ferme de la Mhotte ?
[Simon] Je dois en avoir conscience ?
— Oui, c’est très pragmatique.
— Je ne sais pas, qu’est-ce que moi je pense amener ? Du passage, c’est pas ma qualité mais j’apporte du passage, des gens qui viennent de l’extérieur, c’est le lieu où il y a le plus de passage et une diversité, il y a des gens pour de l’alcool, des grand-mère pour du riz, d’autres pour leur régime vegan, d’autres pour jouer au baby-foot. C’est assez varié et bizarre : un commerce dans une ferme.
— Et vital ?
— Non je ne pense pas.
— À qui profites-tu ?
— J’en sais rien, il y a de la fréquentation, je ne sais pas.
— La vente de produits et le lieu de vie, au final à qui ça ne profite pas ? Tu es en contact avec tout le monde ?
— Oui j’ai du mal à le voir, mais oui pourquoi pas, tout le monde est en contact avec l’Échoppe, oui peut-être…
— Par exemple, l’activité de Lætitia ne te profite pas à toi ?
— Si, quand même, je suis allé faire un cours avec elle, j’ai adoré, les chevaux on les voit en permanence, c’est vachement beau, tout le monde en profite !
— Et du point de vue professionnel ?
— Oui mais ça compte, quand elle est arrivée ici avec ses chevaux, ça a donné un style immédiat. Après oui, à qui ça profite ? Un peu à tout le monde. Mais on peut dire que les gîtes ne profitent pas à tout le monde, on ne va jamais dormir au gîte, c’est vrai, je vois un peu la différence, mais j’en profite parce qu’économiquement, ils amènent un élément important.
— Oui mais directement, toi tu es en lien avec tout le monde, avec ton commerce et ton lieu de vie ? C’est pas comme si tu étais un ermite au sein de la Ferme, qui fait son activité juste pour lui.
— Il y en a qui le pensent, et on peut le penser aussi… un petit commerce qui sort son salaire pour lui, c’est subjectif.
— Oui mais concrètement tu apportes du passage à tout le monde et tout le monde le sais, c’est important, comme tu l’as dit au début.
— Tu peux aussi considérer qu’une activité comme celle là, on en parle d’ailleurs en réunion, aussi belle soit-elle… une chose qui prend une place, une fois qu’elle disparaît laisse la place à une autre, c’est pas compliqué. Imagine ça s’arrête, quelque chose d’autre prend sa place, c’est aussi beau. Quand tu prends de la distance tu peux aussi imaginer que tu empêches quelque chose. Après oui, l’Échoppe contrairement à Lætitia par exemple, amène du public car il y a 40 heures d’ouverture par semaine. Il y a un accueil, c’est un endroit ouvert. Ce qui est différent de Lætitia, Léonore ou Xavier, où il faut prendre rendez-vous.
— Est-ce qu’il y a quelqu’un qui t’apporte quelque chose ?
Comme les maraîchers qui peuvent t’apporter des légumes ?
— Non…
— Comme par exemple les maraîchers qui fournissent la cantine de Sophie ?
— Ils m’amènent un petit peu quand ils ont une surproduction, ça peut arriver. Sinon, ils m’apportent aussi des gens, car quand on est ouvert ensemble le mercredi, on s’apporte du monde, avec la Gratuiterie aussi.
— C’est une bonne symbiose, les gens viennent pour la Gratuiterie et ils s’arrêtent à l’Échoppe.
— Et vice-versa.
— Par exemple, avec Xavier et Léonore il n’y a pas un échange direct ?
— Non, pas forcément…
— Peut-être par rapport à moi, en tant que stagiaire de Xavier et Léonore j’ai fait ta signalétique.
— Ah oui, complètement, il y a le graphisme, ils ont apporté le logo, la carte contre le mur, et il y a un apport esthétique de pensée, mine de rien ça touche les réunions, ça touche l’atmosphère globale, on est en permanence en discussion ensemble sur l’identité de ce lieu, on se prend la tête, ça passe, ça passe pas… c’est dur à nommer, mais l’interaction avec tout le monde est énorme, avec les maraîchers c’est pareil, on se renifle toute l’année.
— Rien que d’habiter à coté…
— Complètement, on ne peut pas s’ignorer, même si c’est pas directement concret, même si c’est immatériel.
— L’interaction est moins forte par exemple avec Sophie qui n’habite pas le lieu ?
— Oui carrément, c’est moins fort.
— Elle vient faire ses courses ici pour la cantine de l’école ?
— Non, elle va faire ses grosses commandes ailleurs, et fait du complément ici.
— Alors que vous êtes sur le même lieu, est-ce que c’est un problème ?
— En terme économique, ce n’est pas forcément un problème en soi car on peut se nourrir où on veut, après on peut dire que dans la cohésion ce serait plus logique économiquement qu’elle se fournisse ici.
— Dans la complémentarité ?
— On peut voir l’avantage aussi parce que ça veut dire qu’elle s’ouvre plus, ça amène d’autres éléments en contact avec la Ferme, et l’inconvénient on pourrait dire qu’il y a de l’argent qui part ailleurs, au lieu de rester ici. Les marges qui se font ailleurs pourraient se faire ici, ça serait plus économique.


La discussion s’est écourtée avec l’arrivée de clients. Durant cette première interview, j’ai essayé de traduire plus clairement les échanges qu’on évoquait par un schéma plutôt que par des prises de notes linéaires. J’ai donc dessiné un cercle fig. 6 qui rassemble à l’intérieur les habitants et actifs de la Ferme. Les personnes extérieures au cercle correspondent aux projets tels que le Jardin avec Benoît et Mikael, ou encore l’association le Champ des Possibles avec Xavier et Léonore. Ce dessin a pour but de différencier les liens entre Simon et les activités professionnelles de la Ferme, et Simon avec les personnes humaines. Des flèches relient Simon, le réfèrent du schéma, avec les autres personnes, en indiquant si possible la nature de l’échange. Malheureusement, j’ai été très vite limitée par ma façon de prendre des notes, bien trop imprécise pour pouvoir allez plus en profondeur et entrer dans les détails des échanges.


Ensuite, je suis allée voir Léonore et Xavier, mes anciens maîtres de stage qui, avec l’association le Champ des Possibles, ont mis en place l’écovolontariat9, la Gratuiterie, la Ressourcerie, l’atelier de risographie, etc. Avec leur regard de cartographes, ils m’ont aidée à améliorer cet outil de prise de notes. Dans le deuxième essai de schémafig. 7, toutes les personnes et activités forment le cercle ; le référent interrogé n’est plus seul sur celui-ci. Je différencie toujours les personnes des activités, cette fois-ci avec deux couleurs différentes et les éléments au centre du cercle font partie du commun.


Cette façon de noter les éléments de la Ferme a permis de mieux prendre en compte le commun. Différents styles de flèches viennent détailler les échanges pour différencier le bénévolat du don, des prêts, des échanges non déterminés, etc. Mais très vite nous avons dû améliorer ce schémafig. 8 pour l’ordonner.


[Xavier] Le problème qui s’est posé,car ça fait plusieurs années qu’il y a des discussions, c’était : est-ce qu’il fallait quantifier tout ? Car tu dis : « ce lien est clair ». Oui il est clair comme d’autres, car si tu poses la question si c’est clair, tout peut être clair.
[Clara] Alors pas quantifier, mais qualifier les échanges ?
— Oui qualifier…
— Car après tout, c’est son droit d’avoir qu’une relation au sein de la Ferme, c’est pas si mal que ça. Quand je suis arrivée, ce week-end, je me suis dit que j’allais trouver des gens qui n’ont aucune relation, je pensais que je devais partir sur la quantité. En fait, le travail à faire serait plus sur tout ces liens non définis qui rendent le lieu flou.
— Est-ce que le lieu est flou ?
— Lounès, aujourd’hui, m’a dit qu’il n’avait toujours pas compris comment fonctionne la Ferme…
— Ici, c’est un espace qui est complexe car tu as plein d’entités, je pense pas que ça soit le Champ des Possibles le problème.
— Je ne dis pas que c’est la faute de CdP, je dis que CdP m’éclaire sur le fait que les liens non déterminés peuvent poser problème.
— Il y a eu un travail de clarification, mais qui est insuffisant, il y a des entités qui ont été supprimées, des fusions qui ont été faites.
— Je pense que tous ces liens, il faudrait les prendre un par un et…
— Oui mais de tout ce travail là tu pourrais dire : pourquoi on donne du temps de travail, nous, à analyser cette situation ? Ça commence par là.
— C’est du commun…
— Mais, pourquoi on se préoccuperait, nous CdP, du commun et pas de nos histoires, et on fait juste un lien avec la Ferme en mangeant au repas commun le midi ? Ça commence par là le flou. Pourquoi on se préoccupe du commun plus qu’un autre ? On a aucune raison.
— Oui c’est vrai. Mais ça ne marche pas si tout le monde fait ça dans la Ferme.
— Non, tu n’as plus de lieu ici. C’est très clair comme lien, mais c’est un autre projet.
— Oui c’est plus complexe que ça, alors peut-être qu’il y aurait trop de don ?
— C’est pas qu’il y a trop de don ou pas assez de don, c’est la question du rapport don et contre-don, d’un équilibre dans les échanges et que le conflit avec l’Échoppe vient du fait qu’il y a un déséquilibre et que non seulement il y a un déséquilibre mais il y a une revendication que le déséquilibre s’accentue encore plus parce que c’est comme si l’Échoppe était dans la situation de don perpétuel, donc c’est pour ça que ça crée une situation de crise. Non seulement il y a une asymétrie, mais cette asymétrie est revendiquée et considérée comme devant être accentuée, donc il y a une crise dans la représentation. [...] Ce n’est pas un problème s’il n’y a pas beaucoup de ça [il montre les 2 seuls liens qui relient un actif à la Ferme], si tu n’as pas des revendications énormes à côté. — Si ces 2 échanges sont clairs…
— Oui, alors que si t’as des revendications énormes qui vont avec, dans lesquelles tu as droit à ci, à ça, t’es bien gentil mais…
[…]
[Clara] La Ferme n’est pas lisible…
[Xavier] C’est ça le problème d’après toi ?
[Léonore] ]C’est pas en conscience, lisible dans les relations les uns aux autres, on ne sait pas ce que chacun fait pour l’ensemble, donc il y a un besoin de clarification des relations, ça peut-être un outil de lisibilité pour comprendre. Le problème, ici, il vient que les choses existent avant d’être pensées. Que pour quelqu’un qui débuterait un projet, tu dois emprunter de l’argent, tu fais des conventions de partenariat, un taux de faisabilité, tu dois passer par tous les filtres administratifs.
Tout ça c’est de l’administration, on pourrait formaliser tous ces liens, mais c’est du travail supplémentaire, si tu rajoutes ce travail supplémentaire, tu rajoutes du bénévolat. Ce qu’il faudrait ce serait réduire ce temps en créant des outils de lisibilité ?
— Oui, ou des outils de rééquilibrage.
— Mais d’abord conscientiser ces relations pour après rééquilibrer peut-être ?
— Oui, ou rectifier certaines relations ?
[…]


Je continue mes interviews avec Lætitia et Simon, qui s’occupent des Écuries du Champommierfig. 9, puis le lendemain avec Sophiefig. 10 qui gère la cantine pour l’école Steiner et les repas communs les midis à la Ferme, en gardant la même grille.


1.2 analyse des interviews


L’échange avec Simon m’a montré qu’il peut être très difficile pour une personne de déterminer son rôle au sein d’une communauté. Quand j’ai demandé à Simon quel était son rôle dans la Ferme, je m’attendais à ce qu’il me dise qu’il vend des produits et qu’il programme des concerts. Or celui-ci me demande s’il doit en avoir conscience et qu’il ne sait pas quel est son rôle. Ne pas connaître son rôle au sein d’une communauté ou d’un groupe de travail peut amener cette personne à se sentir inutile, ou désengagée du projet commun. Elle ne se considère pas indispensable ou nécessaire, si elle n’a pas conscience de tout ce qu’elle peut apporter au groupe et de tout ce que ce dernier peut lui apporter. Ceci peut être problématique car lorsque l’on ne sait pas ce que l’on produit pour les autres, on ne sait pas en quoi on leur est bénéfique, et comment on peut se relier à eux en complétant leurs besoins. Il existe un schéma connu en permaculture qui est celui de la poulefig. 11, avec ce qu’elle produit et ce dont elle a besoin, qui permettent de la relier à d’autres éléments au sein d’un écosystème.

Le deuxième problème qu’a soulevé cet échange est que Simon me démontre que l’activité de Lætitia profite à tout le monde car, visuellement, tout le monde profite des chevaux dans les champs autour de la Ferme. Ainsi, il me confirme qu’il faut que je reste vigilante à analyser les échanges strictement du point de vue de la production et laisser de coté l’affect qui viendrait perturber l’analyse.

Un autre point qu’il a permis d’éclairer est le fait que, si Sophie va combler un besoin d’achat de légumes ailleurs alors qu’il y en a sur place, on peut analyser cet événement comme une fuite d’argent. Cette fuite de valeur vers l’extérieur fait écho à la conférence « L’économie collaborative est la nouvelle révolution industrielle10 », où Michel Bauwens nous précise qu’avec Airbnb, Uber, ou d’autres plate-formes issues de l’économie dite collaborative, on assiste à une fuite de la valeur créée qui part aux actionnaires de la Silicon Valley au lieu d’être redistribuée dans le local. Ainsi, les échanges vers l’extérieur, avec la société, sont aussi à prendre en compte, pour ne pas laisser croire qu’une communauté vit en autarcie.

L’échange avec Léonore et Xavier m’a montré qu’il ne fallait pas quantifier les échanges, mais plutôt les qualifier, de s’assurer que les deux protagonistes savent de quelle nature est leur échange, afin qu’ils soient clairs entre eux. Aussi, ce n’est pas forcement un problème qu’un individu n’ait pas beaucoup de liens au sein de la communauté, ce qui est important c’est l’équilibre entre don et contre-don. Comme le souligne Marcel Mauss dans Essai sur le don : généralement pendant un conflit, « il faut faire les comptes11 ». C’est ce que Xavier interroge quand il se demande s’il ne faudrait pas un outil de rééquilibrage, un outil qui rende visible le don/contre-don, afin de faire les comptes et d’équilibrer la balance.


1.3 critique de l'outil élaboré


Les schémas de prise de notes des échanges étaient utiles sur l’instant pour guider l’interview et accompagner la parole en concrétisant les échanges entre les différents individus. Il pourrait peut-être accompagner le travail d’un médiateur pour se faire outil interrelationel, où celui-ci vient se placer entre les individus pour réunir et devenir une interface. Ainsi, au lieu de faire ce schéma de manière individuelle, où je n’ai que l’avis d’une personne concernant l’échange, je préférerais réunir tous les individus formant le cercle de la communauté, pour dessiner les échanges en présence des protagonistes, afin que l’échange soit discuté et établi avec l’accord de chacun avant d’être inscrit. De plus, j’ai fait ces schémas avec les moyens trouvés sur le moment, c’est à dire des feuilles A4, un crayon à papier et au mieux un stylo quatre couleurs. De ce fait, les changements au cours de la discussion et du temps sont difficilement permis, laissant peu de place à l’erreur, à l’imprévu, aux modifications… C’est pour cela que j’imagine dans sa seconde version la possibilité que l’outil se trouve entre toutes les personnes et qu’il soit modifiable par elles-mêmes.

Parallèlement à mon étude sur les échanges constituant la Ferme de la Mhotte, je m’intéresse à la permaculture comme modèle d’échanges symbiotiques au sein d’un écosystème. Un échange symbiotique, ou symbiose mutualiste, permet aux deux protagonistes d’être bénéficiaires de l’échange. La permaculture, d’après la définition de son cofondateur Bill Mollison, est une « démarche de conception éthique visant à construire des habitats humains durables en imitant le fonctionnement de la nature12 ». Cette démarche est holistique, elle ne se limite pas au jardin, mais englobe la construction, la cuisine, la santé, etc. Elle s’inspire de l’agriculteur et écrivain Masanobu Fukuoka qui fonde les bases de l’agriculture naturelle et de la permaculture en déclarant qu’il s’agit de « comprendre que tout est relié et que rien ne peut être étudié, si ce ne sont les interactions de chaque partie avec les autres parties du tout. Etudier un ver de terre dans un laboratoire, voire pire des tranches de ver de terre, n’a aucun sens dans cette optique13 ».
Ainsi, la permaculture est un moyen d’étudier les interactions, de se placer entre, afin de comprendre l’organisation d’un écosystème, « on ne saurait d’ailleurs parler de « groupe » que lorsqu’un tel système de rôles, à la fois interdépendants et complémentaires, est en mesure de fonctionner14 ». Le jardin en permaculture devient alors un modèle de communauté fonctionnant correctement, c’est-à-dire de manière autogérée grâce aux échanges complémentaires, aux symbioses mutualistes.



2. le jardin en permaculture


Dès lors, en octobre, je cherche à rencontrer un permaculteur. Je contacte Pascal Bordier, permaculteur au sein de l’association de vulgarisation de permaculture à Toulouse : Cosmos.


Bonjour, Je m’appelle Clara Choulet, je suis étudiante en 4e année de design graphique à Toulouse. Et pour mon projet de diplôme, je m’intéresse à la permaculture comme modèle permettant la collaboration entre différents individus par la complémentarité de nos différences.
Je me permets de vous contacter car j’organise un atelier sur 5 jours dans mon école, en novembre, où chaque étudiant aurait un rôle dans le scénario d’un jardin en permaculture (ex : la poule, l’insecte, le composteur …). Le but de ce jeu de rôle serait de traduire graphiquement les apports, les besoins et les relations de chaque « personnage » (ex : la poule apporte de l’engrais, du méthane, des œufs, et a besoin d’eau, de poussière et d’un abri) au sein d’un écosystème.
N’étant pas experte en permaculture, j’aimerais vous rencontrer si possible (ou échanger par téléphone ou mail) sur les différents rôles existant au sein d’un jardin. Sur le long terme, cet atelier pourrait me permettre de créer des outils graphiques pédagogiques, en collaboration avec vous et pourquoi pas pour vous, permettant une meilleure compréhension des relations d’inter-dépendances.
Merci beaucoup de votre réponse et pour l’aide que vous pourriez m’apporter dans mes recherches. Je suis à votre disposition pour tout renseignement.
Très bonne journée à vous.


Après un court échange téléphonique, nous nous retrouvons mercredi 11 octobre, au jardin partagé des Pousse-Cailloux situé à Patte d’Oie à Toulouse.

Tout d’abord nous parlons de manière générale de la permaculture. D’après Pascal Bordier, la permaculture est la mise en place d’outils pédagogiques permettant la bonne gestion des ressources. Pour cela, il facilite les connexions au sein d’un écosystème, par exemple en rapprochant le poulailler de la maison pour que l’usager puisse recycler ses déchets en nourrissant les poules : il se sert d’un effet produit pour nourrir un besoin. La mise en place d’outils facilitant les connexions afin de tendre vers un écosystème autonome pourrait autant être le rôle du permaculteur que celui du designer graphique, comme le précise László Moholy-Nagy : « Il faut faire en sorte désormais que la notion de design et la profession de designer ne soient plus associées à une spécialité, mais à un certain esprit d’ingéniosité et d’inventivité, globalement valable, permettant de considérer des projets non plus isolément mais en relation avec les besoins de l’individu et de la communauté15 ».

Pour m’expliquer les échanges au sein d’un écosystème, Pascal me dit que l’écosystème en permaculture dépasse le potager, et qu’il faut prendre en compte tous les éléments d’un écosystème, comme les murs, les toitures, etc. En effet, une toiture peut produire de l’eau pour l’arrosage grâce aux gouttières, un mur peut devenir un support pour une plante qui en a besoin pour pousser, etc. Ainsi, il m’offre à voir l’écosystème de manière plus large, en l’ouvrant aux éléments qui peuvent paraître extérieurs à celui-ci, mais qui en réalité en font partie car ils sont reliés à lui.

Il me montre ensuite les outils papiers qu’il possède lors de ses formations, à savoir principalement des feuilles A4 photocopiées de schémas. En effet, il fait des schémasfig. 12 qui permettent de créer des connexions entre les différents éléments, en mettant l’élément au centre, ce dont il a besoin à sa gauche et ce qu’il produit à sa droite ; schéma que nous avons déjà vu avec la poule. Il répète ces schémas avec les autres éléments et peut alors les connecter en complétant un produit avec le besoin d’un autre. Ainsi, un élément de l’écosystème existe parce qu’il a des besoins et des produits. Et avec ses caractéristiques, il peut se relier aux autres éléments de l'écosystème.

Par conséquent, c’est en connectant un élément à un autre que l’on expose une de ses particularités. Par exemple, en combinant le poulailler et les ruches, le permaculteur met en avant le fait que les frelons asiatiques qui attaquent les abeilles sont aussi une proie pour les poules. C’est dans la rencontre entre le rucher et le poulailler qu’est éclairée une caractéristique de la poule : elle peut protéger les abeilles. Ainsi, un élément de l’écosystème se distingue quand il est en relation avec un autre. Comme le précise Catherine-Marie Leroy à propos de Martin Buber, « c’est la rencontre du Tu qui constitue le Je comme personne16 ». Autrement dit, c’est dans la rencontre que l’on s’individualise, que l’on se distingue par des caractéristiques spécifiques. On peut donc aussi remarquer que dans ma rencontre avec Pascal, je peux en tant qu’étudiante en design graphique lui apporter un outil plus adapté à ses formations, et lui en tant que permaculteur peut m’apporter son expertise sur la permaculture. C’est ainsi qu’une collaboration se met naturellement en place, sous la forme d’un atelier.


2.1 atelier sur les échanges régissant un écosystème


Durant chaque période entre les vacances scolaires, les étudiants en deuxième année de dsaa proposent un atelier aux étudiants de bts design graphique. Ils s’inscrivent dans l’atelier de leur choix, qui se déroulera les cinq prochains lundis matin. C’est dans ce contexte que Pascal et moi nous mettons d’accord sur la création d’un jeu de société permettant aux personnes qui sont en formation en permaculture de mieux comprendre les échanges qui régissent un écosystème. Dans cette continuité, je lui suggère d’organiser la première séance de l’atelier dans un des jardins en permaculture qu’il entretient, pour permettre aux étudiants de se confronter à un jardin concret par son expertise. De plus, l’intérêt serait aussi que chacun choisisse un élément de ce jardin afin que nous nous concentrions sur celui-ci, en étudiant ses besoins et ses produits, et qu’ensuite nous mutualisons nos expertises, nous obligeant à collaborer pour continuer.

Il me propose donc de nous donner rendez-vous lundi 13 novembre au 86 route de Bayonne, à 15 min en bus du lycée des Arènes. La rencontre se termine et je rédige alors la présentation de l’atelier que je proposerai aux étudiants à la rentrée.


TITRE
Permagraphie - design de relation

PRINCIPE ACTIF
« C’est la relation qui fait objet, et non l’objet qui fait la relation. » Martin Buber

Au sein d’un jardin, il y a une multitude de relations qui forment un réseau dense et complexe, invisible mais donnant corps à cet écosystème.
Les relations peuvent être des symbioses, du mutualisme, du commensalisme, du parasitisme, du neutralisme, de la compétition… Et ces relations peuvent avoir pour but l’alimentation, la reproduction, la protection, etc. En permaculture, la connaissance de ces relations sert à organiser l’espace. Le jardinier a alors un rôle de facilitateur au sein de cet écosystème composite.
Notre but est de traduire graphiquement ces échanges, matérialiser ces réseaux sous la forme d’un objet graphique qui se situera entre le jeu de carte et le jeu de plateau.

La première séance sera une immersion dans un jardin, à 15 min du lycée, présentée par Pascal Bordier, permaculteur au sein de Cosmos, association de vulgarisation de la permaculture à Toulouse. Lors de cette première journée, nous choisirons la place d’un (ou deux) élément(s) du jardin.
En prenant le point de vue de cet élément nous chercherons avec Pascal ce qu’apporte cet élément aux autres, et ce dont il a besoin des autres éléments : ses imports et ses exports !

Les autres séances se dérouleront à l’école. La première étape sera un échange de ce que nous avons compris de nos points de vue respectifs, pour une mise en commun de nos expertises, tout cela afin d’avoir une perception globale du jardin en permaculture. Les séances suivantes seront consacrées à la conception et à la réalisation d’un jeu mettant en lumière les relations étudiées. Enfin, la dernière séance sera consacrée à la réalisation de la règle du jeu et de sa médiation.

À la fin de l’atelier, les productions, si vous le souhaitez, serviront à l’association Cosmos comme outils pédagogiques.

matière d'œuvre :
- des « bonnes » chaussures pour le premier jour au jardin.
- feutres, crayons, feuilles, appareil photo pour une captation sensible au jardin.
- outils graphiques que vous souhaitez pour la réalisation (peinture, fils, ordinateur…).

principe opératoire :
séance 1 :
- présentation du jardin
- choix d’un (ou deux) point(s) de vue pour analyser le jardin
- captation graphique

séance 2 :
- mise en commun, par un jeu taille réelle
- choix d’un outil pédagogique

séance 3 et 4 :
- conception et réalisation de cet outil

séance 5 :
- réalisation de la règle du jeu
- médiation

questionnement attendu :
Comment traduire des flux, des échanges, et ce qui se situe entre ?
Dans ces échanges, comment traduire l’interdépendance, la combinaison, la collaboration ?


Lundi 13 novembre, nous arrivons donc au jardin. Pour commencer, Pascal nous fait visiter le lieu en s’attardant au fur et à mesure sur certains éléments, comme le récupérateur d’eau de pluie, le composteur, les haies, le four, etc ; en nous montrant comment il les a relié à d’autres éléments. Par exemple, un tuyau relie la gouttière de l’abri de jardin au lavabo à l’intérieur de celui-cifig. 13. Puis je propose à chaque élève de choisir un élément, et d’explorer le jardin du point de vue de celui-ci. Après cette recherche, nous nous retrouvons autour d’un thé, et chacun à son tour expose ses connexions. La rencontre se termine sur cet échange.


Le lundi suivant, je propose aux étudiants de se remémorer notre dernier échange. Pour cela, chacun reprend son élément étudié et choisit une pelote de laine. Nous nous plaçons en cercle et chacun à son tour, en envoyant la pelote de laine à une personne dit à qui il est relié et commentfig. 14. Nous arrivons vite à une trame assez solide qui nous empêche de nous déplacer individuellement. Ce petit jeu nous a permis de faire la transition entre l’étude de ces échanges invisibles et leur traduction graphique.

Pour continuer, je demande à chaque élève de remplir un tableaufig. 15 accessible à tous sur Google Drive, en reprenant pour modèle le schéma de la poule. Dans la colonne centrale, verticalement, se trouve chaque étudiant avec son élément. Horizontalement, on retrouve à gauche et à droite de la colonne centrale ces mêmes éléments. Pour compléter le tableau, chacun se place sur sa ligne de la colonne centrale. À gauche, l’étudiant peut compléter les besoins satisfaits par les autres éléments, qui se situent horizontalement. Et à sa droite il peut compléter les produits de son élément pour les autres. Cette feuille Google Drive a permis la mutualisation de nos points de vue respectifs. Elle est devenue l’outil permettant à chaque étudiant d’avoir les informations des autres, afin que chacun puisse créer son outil pédagogique.

Au cours de ces séances, Justine Dulon a l’idée de faire un plateau en forme de cerclefig. 16. Ce dernier m’intéresse beaucoup car il me fait penser à un schéma : le mandala holistiquefig. 17, qui permet à plusieurs individus d’une communauté de se rassembler autour d’une vision commune. J’ai découvert cet outil sur le site internet17 de Linnea Lindstroem dédié à son mémoire sur la permaculture comme modèle économique, qui lui a permis d’obtenir le diplôme de professeur/designer en permaculture, en 2011. Je l’avais contacté le 25 septembre afin d’échanger autour de son mémoire. Mais, étant partie en Nouvelle-Zélande et n’ayant « qu’une infime fraction de temps à consacrer au bénévolat », je n’ai pas voulu insister. Avec le jeu de Justine, ce sont les participants qui font le plateau, en ajoutant des colonnes. Chaque joueur est un élément (une colonne avec des besoins et des produits). Pour réussir et aller au centre du cercle, il doit compléter ses besoins en allant voir les autres joueurs.

Pour la cinquième et dernière séance, Pascal Bordier assiste à la restitution pour échanger avec les étudiants sur leur jeu. Mais cet échange ne s’est pas vraiment déroulé comme espéré. En effet, Pascal a été assez exigeant du point de vue de la permaculture sur le rendu des étudiants, qu’il n’a pas trouvé suffisamment recevable pour continuer le projet avec eux. En le raccompagnant, je lui propose tout de même de le recontacter si je continue le projet de mon coté. Cette expérience m’a rappelé qu’il ne suffit pas d’échanger des compétences complémentaires pour permettre la symbiose entre deux êtres humains. Même si la complémentarité des savoir-faire et le bénéfice réciproque peuvent encourager la collaboration, d’autres facteurs entrent en compte. Ainsi, une symbiose mutualiste ne répond pas seulement à un schéma scientifique, et comme le relève Florence Loison : « la rencontre n’est pas forcément joyeuse et elle n’est pas forcément aboutie ou réussie, mais la rencontre est nécessaire pour se poser la question de la rencontre. Il faut aussi accepter que des fois, ça ne marche pas18 ».


2.1.1 permapoly


J’essaye de continuer le projet en proposant un outil pédagogique avec lequel on puisse connecter les éléments d’un jardin, en fonction de leurs besoins et de leurs produits, afin de créer une économie permaculturelle, c’est-à-dire une économie qui boucle les boucles19, comme l’explique Linnea Lindstroem. Elle poursuit en disant qu’un design appliqué à l’économie locale permet aussi de « découvrir les autres formes de richesses, non monnayables, et de construire une richesse commune sur le plan local20 ». Cet aspect-là de l’économie est présenté dans Milieux et Créativités, par Marie-Haude Caraës et Philippe Comte, en parlant des objets que l’on trouve à Cubafig. 18. À la fin des années 1980, à cause du blocus américain et de la fin de l’approvisionnement soviétique engendrant une économie locale forcée, les cubains ont dû se réapproprier leur mode de production à l’échelle de leur territoire. Ainsi, ils ont été contraints d’utiliser leurs déchets en tant que ressources, en utilisant les pièces de certains objets pour en compléter d’autres. « À Cuba, ce qui est expérimenté, ce sont des procédures d’objets ouverts coûte que coûte21 ». L’objet ouvert témoigne de la manière dont il est fabriqué : les soudures n’ont pas encore remplacé les vis, l’objet est démontable, réparable, et s’il ne l’est plus, ses pièces peuvent servir à la réparation d’un autre objet. Aujourd’hui les objets sont fermés, ils ne s’inscrivent plus dans une boucle qui leur permettrait d’être réutilisés de manière permanente. C’est alors en pensant à une économie circulaire qu’il faut concevoir les objets, afin qu’à la manière de la permaculture, les déchets ou produits des uns soient les besoins des autres, et qu'il y ait la possibilité aux objets de s’inscrire dans un cycle permanent, comme le précisent Marie-Haude Caraës et Philippe Comte : « demain, peut-être le designer ne sera plus un producteur d’objets finis mais un producteur d’éléments de composants potentiels, qui s’intéresse non plus à l’obsolescence programmée mais à la durée maximale de vie d’un objet22 ».

Ainsi, au cours du mois de décembre, mes recherches se portent sur un outil pédagogique pouvant être utilisé et réutilisé le lendemain. Contrairement aux schémas sur papier, on devrait pouvoir se tromper, effacer et recommencer facilement. Je choisis donc de me tourner vers le tableau magnétique blancfig. 19. Ce matériau ne craint pas d’être dehors dans la boue, et peut être utilisé avec des gants contrairement à une application numérique. La taille du tableau blanc permet de se retrouver à plusieurs autour. Et les éléments du jardin seraient aussi recouverts d’une surface effaçable pour permettre aux usagers de les adapter suivant leurs besoins et les différents contextes.


Dans l’optique de poursuivre ces recherches, je contacte en février Vincent Audoin, que j’ai connu grâce à son commentaire laissé sur le site internet de Linnea Lindstroem, et grâce à sa traduction et son adaptation du livre de Robina McCurdy, Faire Ensemble. La maison d’édition Passerelle Éco le définit de la sorte : « De collectifs en collectifs, de chantiers d’écoconstruction en actions participatives, il a diversifié ses compétences et varié ses activités. Une branche à son arbre est aujourd’hui l’animation d’ateliers de permaculture humaine pour des collectifs et pendant des Cours Certifiés de Permaculture (CCP). Dans son feuillage, de solides compétences de gestion de projets, un brin de Communication Non Violente, des jeux de dynamisation, des outils coopératifs, une énorme motivation à faire ensemble et un soupçon d’humour23 ». Nous discutons autour de sa pratique lors de la gestion de projet, où il me montre sur son site internet24 le jeu du designer en permaculture fig. 20. Celui-ci est en relief pour permettre de mieux identifier les caractéristiques du territoire et d’en faire le tour afin d’avoir plusieurs points de vue. Pour faire le territoire, les participants rassemblent des couvertures, des coussins, des objets récupérés (boîtes d’œufs, bouteilles…), des ficelles, etc. Cela leur permet de s’approprier leur territoire, d’après Vincent Audoin. Pour l’analyser, il met à disposition des formes coloréesfig. 21 à disposer sur le territoire comme « zone sèche », « vent », etc. Et pour chaque élément de l’écosystème, il propose de l’inscrire sur une feuille avec à sa gauche ses besoins, et à sa droite ses produitsfig. 22, comme vu précédemment.

La redondance de ces schémas utilisés en permaculture m’invite à leur donner une autre forme. Je m’intéresse alors à un système d’articulation entre les acteurs de l’écosystème suivant leurs échangesfig. 23. Les flèches arrivant à gauche de l’élément correspondraient à ses besoins et celles à droite, à ses produits. Il pourrait y avoir plusieurs longueurs de flèches : les plus petites symboliseraient les liens très forts qui unissent deux éléments et qui par conséquent contraignent davantage leur agencement, et les plus longues représenteraient les liens plus anecdotiques. De plus, grâce à ce système, les flèches pourraient s’empiler, témoignant ainsi des interactions fortes qui peuvent exister au sein d’un écosystème. En présentant cette seconde étape de mes recherches, un de mes professeurs me fait découvrir le travail de Peter Nencinifig. 24 et 25, qui fait écho à la manière dont Vincent Audoin me présentait le territoire, c’est-à-dire riche en caractéristiques. Le potentiel graphique déployable pour rendre compte de cette richesse m’amène à m’éloigner des surfaces effaçables, qui traduisaient un écosystème froid et stérile, et dont la personnalisation par les joueurs était utopiste.

Je décide donc en avril de contacter un ami ébéniste designer : Antoine Leduc, afin de réfléchir à la conception de pièces en bois de formes différentes. Parallèlement, j’essaye d’autres matériaux qui témoigneraient des différentes typologies d’éléments au sein d’un écosystème : argile pour les infrastructures, feutrine pour le relief, etc.fig. 26.

Cet outil pédagogique se placerait à l’opposé du monopoly, dont le but est d’avoir le monopole. En effet, le but du permapoly serait de faciliter les symbioses mutualistes grâce à la mise en place d’acteurs biodivers et complémentaires, afin de concevoir un écosystème résilient.


Travailler sur l’économie permaculturelle qui vise à boucler les boucles m’a amené à penser ces écosystèmes du point de vue de l’autogestion. Cette notion m’a premièrement été apportée par l’un de mes professeurs, au début de mes recherches, lors d’une présentation orale le 27 septembre : « c’est la capacité que peut avoir une communauté à collaborer en mettant en œuvre des capacités et des spécialités diverses ». Cette définition ne m’était pas familière avant que je puisse la comprendre par le biais de la permaculture. En effet, le jardin en permaculture tend vers l’autogestion grâce aux échanges créés ; l’espace est presque autonome. En tant que designer graphique, celui-ci devrait aussi permettre de rendre les usagers autonomes.


2.2 vers l'autogestion en design graphique


« À chaque fois, en contribuant à démocratiser l’accès aux savoirs et aux informations, c’est la distribution symbolique et économique des rôles et des statuts qui se redéfinit25 » déclare Annick Lantenois. C’est ainsi que le designer doit permettre l’autogestion et non nourrir la servitude.

Pour ne pas rendre les usagers dépendant des designers graphiques, une équipe constituée d’anciens élèves de l’Université de Strasbourg, de l’équipe de communication et de Ruedi Baur a proposé un kit graphique plutôt qu’une charte graphique pour la nouvelle identité de l’Université de Strasbourg en 2016, qui propose de passer de signe à langage26. Le choix de proposer un système plutôt qu’une finalité passe par la mise en ligne d’une boîte à outils graphiquesfig. 27, où les polices de caractères, les signatures et les symboles de l’identité sont téléchargeables sur un site internet dédié27. Ainsi, les designers graphiques mettent à disposition les outils et les méthodes de production afin que chacun puisse s’emparer du langage visuel en suivant les préconisations et règles d’utilisation. Le designer s’émancipe de sa création, en lui donnant la fonction d’outil accessible et utilisable par tous. L’autogestion est rendue possible, entre autre par l’utilisation d’une typographie libre de droit, pour un usage non commercial. Grâce à cette boîte à outils en ligne, les usagers ne sont plus obligés de passer par les graphistes de l’Université de Strasbourg et sont même invités à gérer eux-mêmes leur communication. Ici, le design graphique se rapproche d’un design ouvert, les éléments formant l’identité graphique sont distribués de manière lisible avec des règles d’utilisation afin que l’usager puisse se les approprier.

Pour accompagner cette pratique, l’organisation Creative Commons a conçu 6 licences28 qui permettent, entre autres, de s’approprier un matériel commun afin de l’adapter. C’est ainsi que le site internet de Linnea Lindstroem est sous licence Creative Commons BY-NC-NA : paternité, pas d’utilisation commerciale et partage à l’identique. Ce support favorise un contenu ouvert, participant alors à la création d’objets potentiels, réparables, réutilisables, adaptables, et favorise ainsi l’autogestion. Ainsi, chaque contenu, outil, procédé, etc., devrait être pensé de manière ouverte, ayant alors un potentiel et pouvant être augmenté par la suite par quelqu’un d’autre, comme expérimenté à Cuba.

L’autogestion en design graphique devient possible grâce à la transparence au niveau de la production, qui n’est plus réservée au designer. Dans cette direction, samedi 10 mars 2018, dans le cadre de Polare, un événement sonore et visuel au Mix’art Myrys, Johan Eriksson, nous a présenté un live coding. Grâce aux outils Pure Data, il composait en direct sa musique et son écran d’ordinateur était projeté derrière luifig. 28. Ainsi, il n’y a plus de recette secrète du Coca-Cola, le compositeur nous expose le logiciel qu’il utilise et les étapes de création en temps réel. Johan Eriksson part du postulat que nous avons les capacités de comprendre, que nous ne sommes pas de simples spectateurs, ou consommateurs passifs et nous offre les clefs pour devenir acteurs : on assiste presque à une master class. Ce partage d’écran met le compositeur dans une posture humble. En exposant la recette, la création est démystifiée. Ainsi, il peut être difficile pour un compositeur ou un designer de dévoiler sa recette, mais cette démarche vise avant tout à redistribuer les rôles entre producteur et consommateur.


La prise de conscience de la notion d’autogestion dans mes recherches m’a amenée à étudier d’autres communautés autogérées dans l’Histoire, tels le Familistère de Guise, les Kibboutz, une entreprise autogérée et un autre genre de communauté : le groupe d’impro en jazz.



3. d'autres communautés autogérées


Les communautés autogérées regroupent un ensemble de personnes, qui s’administrent elles-mêmes, de manière plus ou moins indépendante et horizontale. Elle est basée sur la relation qu’entretiennent les membres entre-eux, et sur celle qu’ils entretiennent avec un centre vivant29: une vision commune. Pour arriver à réaliser cette utopie, la communauté doit rassembler une diversité d’acteurs et d’entités sur place, qui échangent et communiquent aisément entre elles afin de créer une économie permaculturelle. Mais la communauté autogérée peut autant tendre vers l’utopie que la dystopie. Un des risques est que la communauté se replie sur elle-même, ou qu’elle prédomine sur les individus.


3.1 le Familistère de Guise


Le Familistère de Guise dans l’Aisne à été conçu par André Godin dans la deuxième moitié du XIXe siècle. À l’époque, jusqu’à 1500 personnes y habitaient, principalement les ouvriers de l’usine de poêle de Godin. En 1999, date de réalisation du documentaire Le Familistère de Guise, une cité radieuse au XIXe siècle30, leur nombre s’élevait à près de 700.

Ce bâtiment a été conçu tel un village fig. 29. Il rassemblait les services essentiels sur place, énumérés ci-après par ordre chronologique de création : une crèche, des magasins avec basse-cours et écuries, des potagers, des écoles, un théâtre, un lavoir et une piscine. Il s’est inspiré de Fourier qui imaginait « un nouvel ordre social dont la base est une petite communauté de personnes qui travaillent et vivent ensemble dans un même bâtiment : le Phalanstère31 ». Godin l’a réalisé et affirmait en 1871 : « On peut bâtir des plans dans des livres mais quand il s’agit de mettre ces plans en pratique c’est avec les volontés contradictoires des Hommes qu’il faut compter. Des échecs ont suivi de si près les rares tentatives de réformes sociales, qu’on en est arrivé à traiter de rêveurs les Hommes qui les préconisent. On m’applique le même terme mais il faut bien constater que j’ai été jusque ici l’homme des faits, j’ai traduit mes pensées en actes et je leur ai donnés l’organisation et la vie avant de les exposer en théorie. Il n’est donc pas possible de dire que je suis resté dans le domaine des utopies32 ». Godin avait conçu le Familistère de Guise avec des rues intérieures : les coursives, qui favorisent les rencontres, les échanges. L’intérieur des trois grands bâtiments était protégé par une verrière, qui faisait office de place du village ; et les appartements étaient traversants, de l’extérieur : la ville, à l’intérieur : la cour fig. 30.

Le documentaire précise aussi l’intelligence qu’a eue Godin dans l’autogestion de son bâtiment. On retrouve alors les connexions entre les différents éléments d’un écosystème : « ce que la nature ne produit pas, Godin s’ingénie à le fournir par ces propres moyens, il récupère l’eau chaude de l’usine pour alimenter le bâtiment du lavoir où se trouvent aussi des cabines de bain et comble du luxe : une piscine33 ». Ainsi, Godin tend vers l’autonomie de son Familistère en complétant le besoin d’un élément par le produit d’un autre, comme expliqué par Pascal Bordier avec la permaculture.

Mais cette utopie réalisée pour l’ouvrier pouvait aussi être vue d’un tout autre angle. Comme on peut le voir sur le dernier planfig. 30, la route devant le Familistère mène directement à l’usine de Godin. On peut se demander si celui-ci, en réalisant cet habitat, ne servait pas ses propres intérêts en se souciant de ses rendements. « Derrière sa généreuse utopie pouvait se cacher la rationalisation pour mieux servir sa cause », comme me le précise Bernard lors d’un trajet Blablacar. De plus, l’architecture du bâtiment permet la surveillance permanente de chacun et fait écho à la prison panoptiquefig. 31 imaginée par les frères Jeremy et Samuel Bentham, à la fin du XIIIe siècle, dans laquelle les cellules des prisonniers forment le bâtiment circulaire et les surveillants sont situés au centre du cercle. C’est ainsi que le documentaire sur le Familistère de Guise précise que « la régulation des comportements se fait par la pression du regard34 », comme avec la prison panoptique. De plus, les règles de la vie en communauté sont assez strictes. À l’époque, il était interdit de se promener en robe de chambre après 10h, pour vider ses ordures par exemple. Le règlement donné à chaque nouvel habitant informait : « Les conseils et règles qui précédent ont pour objet de rappeler aux habitants du Familistère que le bonheur et le bien-être dans la vie ne sont pas l’œuvre du hasard, que chacun est avant tout un agent du progrès et du bien-être dans la société35 ».

Ainsi, le Familistère de Guise nous montre la possibilité pour une communauté autogérée de perdurer dans le temps et de faire preuve d’ingéniosité dans l’autogestion. Mais il montre aussi le risque d’une perte de liberté individuelle, en se pliant aux règles de la communauté.


Durant la même période, je m’intéresse aux kibboutz qui sont des fermes collectives agricoles. En cela elles se rapprochent de mon terrain d’étude et sont intéressantes à étudier car elles ont beaucoup évolué depuis leur création dans le désert, jusqu’à aujourd’hui dans la ville.


3.2 les kibboutz


Les kibboutz sont apparus dès 1909 en Palestine, dans le but d’essayer de trouver une solution à la montée de l’antisémitisme en Europe, en s’inspirant de la doctrine communiste. En effet, dans les kibboutz, les moyens de production étaient mis en commun et les gains étaient partagés. Ces fermes étaient laïques et différentes générations se retrouvaient autour du repas pour manger ensemble et la démocratie directe était appliquée. Avec plus de 200 kibboutz créés, cette utopie rassemblait 120 000 personnes en 2010.

Mais, parallèlement, la pression de la communauté sur l’individu était très forte et c’est ainsi que Shmuel, habitant au kibboutz de Sasa, se rappelle de son arrivée : « l’idéologie était si forte qu’on nous a pris nos 450 disques de musique classique : pas de propriété privée ! Et les petits ne vivaient pas avec les parents. Ils étaient éduqués par la communauté36 ». Une des dérives de la vie en communauté est alors la perte d’individualité. En essayant d’atteindre l’utopie selon laquelle les individus de la communauté seraient tous égaux, celle-ci se rapproche plutôt du totalitarisme. Ainsi, Miguel Abensour précise la nécessité d’un nouvel esprit utopique « loin de l’idéal d’une communauté fusionnelle où les hommes renoncent à ce qui fait leur unicité au profit de leur insertion dans une totalité qui implique la négation de leur singularité37 ». De plus, les kibboutz pouvaient être des communautés repliées sur elles-mêmes. Tamar, petite-fille d’une des fondatrices de Degania, premier kibboutz créé, témoigne : « nous sommes un groupe intime, nous ne voulons pas absorber beaucoup de nouveaux38 ».

Le deuxième grand risque de la communauté est alors qu’elle vive en autarcie, isolée, déconnectée de la société dans laquelle elle s’inscrit. Mais, à l’opposé du modèle traditionnel, certaines fermes face à une crise dans les années 1980, « ont pris en marche le train du libéralisme économique et de la globalisation39 ». Ainsi, le kibboutz de Sasa fournit maintenant l'armée américaine en plaques de blindage avec à son usine.

Aujourd’hui, les kibboutz deviennent de plus en plus urbains et arrivent alors à incarner un compromis entre l’utopie agricole et l’ancrage dans un territoire plus vaste : « le kibboutz urbain est une nouvelle façon de vivre, dans la continuité des idées et valeurs du concept original de kibboutz: vivre ensemble, partager et éduquer. À l’époque, le kibboutz avait pour mission de bâtir les fondations d’Israël et de construire de nouvelles colonies. Pour moi, notre mission me semble différente aujourd’hui: il s’agit de solidifier et renforcer la société israélienne qui existe déjà. C’est pourquoi nous vivons dans les villes et coopérons avec les gens qui habitent ces villes40 » précise Tsur Willman, habitant un kibboutz urbain. Le travail s’est orienté vers des services pour les habitants de la ville initiés par les kibboutz urbains : cours d’informatique, soutien scolaire, jardin d’enfants, centre des droits civiques, etc.

Les kibboutz ont ainsi réussi à s’adapter en s’inscrivant dans la ville, tout en gardant leurs valeurs de base. Leur étude a tout de même confirmé la perte de liberté individuelle vue avec le Familistère de Guise, et illustre l’ambivalence de la communauté : « elle rassure et elle menace ; tour à tour et aussi selon son caractère, l’individu désire l’accueil et l’appui du groupe ou redoute d’être écrasé, dépossédé, dévoré par lui41 ».


Parallèlement à la prise de conscience du risque de perte d’individualité engendré par la communauté, je m’arrête sur une phrase écrite par Patrick Chamoiseau dans Milieux et Créativités : « Dans un orchestre de jazz on a des individuations, c’est presque une guerre civile, avec des individus où chacun essaye d’atteindre une plénitude d’expression. Quand Miles Davis composait ou rassemblait des musiciens, il rassemblait des puissances créatrices, des individus de très fort tempérament, qu’il rassemblait dans un moment, dans une circonstance d’expression. La création surgissait de l’instant relationnel42 ». Il suggère alors que dans le groupe les individualités de chaque musicien ne sont pas altérées, mais déployées grâce à l’instant relationnel, précisément là où je veux placer le design graphique. Je décide donc de me pencher du côté du jazz qui peut, peut-être, m’apporter une réponse dans mes recherches.


3.3 la pratique commune dans le jazz


Pour cela, le 6 novembre, j’invite un ami à discuter de cette phrase : Valentin Lafon, étudiant en master 2 en musicologie à l’Université de Toulouse, et qui fait aussi partie d’un groupe d’impro libre.


[Clara] Comment les musiciens font-ils pour improviser ensemble ?
[Valentin]C'est la grille qui leur permet de jouer ensemble, l’improvisation se fait autour de la grille : visuellement c’est un chemin harmonique qui guide l’improvisateur et chaque personne a une manière différente de passer les obstacles.


Il me donne l’exemple de l’orchestre philharmonique, qui est centralisé, alors que le groupe d’impro s’approprie un matériel. Ce matériel fait écho au kit graphique mis en place pour l’Université de Strasbourg. En comparaison, le kit graphique serait alors cette grille qui permet la pratique commune.

De plus, en graphisme on parle aussi de grillefig. 33, et en passant par le point de vue du jazz, on pourrait alors dire : la grille en graphisme prend en compte l’écrit et l’oral, laissant place à l’improvisation, qui se fait autour de la grille. Cette dernière permet aux graphistes et aux usagers, de jouer ensemble, et permet la pratique commune, ses respirations, ses blancs, qui font qu’une interprétation de la grille sera toujours unique, singulière. Elle rend possible la variation, la démultiplication, la série, la collection, et le projet communal, ouvert aux singularités, aux imprévus, à la contextualisation.

Il poursuit en me disant qu’avec la grille, tous les musiciens peuvent apporter quelque chose à ce que je leur écris : « C’est revendicatif. La musique classique européenne qui est écrite ne permet pas l’improvisation, l’individuation. Le jazz c’est de l’émancipation par rapport à la musique européenne ». Ainsi, l’écrit ne facilite pas l’individuation, parce que l’outil ne permet pas aux usagers de s’accomplir. Il se rapproche de mon terrain d’étude en me disant que dans le jazz « il y a une volonté d’autogestion, d’autosuffisance et d’indépendance par rapport à plein de choses, comme la ségrégation, l’emprise des blancs sur leur culture, etc. ». C’est la mise en place d’un autre outil : la grille qui permet aux musiciens de s’approprier un matériel et ainsi de s’accomplir dans l’émancipation.

Valentin me dirige ensuite vers un de ses professeurs, Ludovic Florin, que je rencontrais la semaine suivante. Ce dernier me parle lui aussi de la pratique commune.

[Clara] Est-ce que, lors d’un concert, il y a des conflits car on a coupé la parole à un musicien, par exemple ?
[Ludovic]] Oui il y a des tensions internes, des incompréhensions, des moments où on est perdu, le travail c’est de retrouver le chemin ensemble.
— Ça s’apprend ? Il existe des règles ?
— Oui on appelle ça des codes. Laurent Cugny en a parlé, c’est la pratique commune.
— Les musiciens connaissent forcément ces codes ?
— Oui et les auditeurs aussi, en général, du moins une partie des auditeurs. Par exemple il y a la forme très traditionnelle du thème, puis les impros, et le thème. Ça peut s’apprendre à l’école. Christian Béthune le dit bien dans Le jazz comme oralité seconde : c’est le ressassement. C’est l’agencement qui est inédit et pas ce qu’on dit.


La pratique commune des musiciens, sous la forme d’une grille, fait écho au projet du studio Carvalho Bernau pour la collection de livre de Poche d’Octavo. Afin de respecter le budget limité des livres de poche, le studio a conçu une grillefig. 34, qui génère les différentes couvertures des livres de la collection. La grille qu’ils ont conçue est inspirée de l’Atlas Mnemosyne d’Aby Warburgfig. 35, en plaçant les titres des différents livres suivant « un principe de “bon voisinage”, d’affinités mutuelles et de connexions43 ». Ici, le studio Carvalho Bernau, comme Aby Warburg avant eux, facilitent les connexions afin de créer des symbioses, où, les livres et les images se nourrissent les uns des autres par leur agencement, et se positionnent alors tels des permaculteurs.

Ainsi, c’est en connectant un élément à un autre que l’on expose sa singularité, c’est dans la rencontre que l’on s’individualise. Ici, le studio en réalisant une grille qui connecte les livres, permet aussi d’établir un procédé de création de couverture de la collection, qui peut être utilisé par les graphistes en interne de la maison d’édition de manière autonome. Ainsi la grille est un outil qui permet la pratique commune.


Jusqu’ici, les communautés étudiées rassemblaient un nombre limité d’individus, et se situaient souvent à l’écart de la société. On peut alors se demander à combien il est possible de collaborer ; et si la doctrine communautaire peut se réaliser en collaboration avec la société dans laquelle elle s’inscrit.


3.4 les limites de la communauté : sa taille et son isolement ?


Lors de mes recherches sur la taille limite d’une communauté, je découvre le nombre de Dunbar, qui correspondrait à ce nombre critique : 150 individus. Jean-Michel Cornu précise qu’il s’agit « du nombre de personnes avec lesquelles nous pouvons établir simultanément une relation stable44 ». La communauté étant basée sur la relation entre ses membres, celle-ci aurait donc une limite. Ainsi « pour dépasser cette "échelle naturelle" comme l’appelle le philosophe Olivier Rey, nous avons inventé la hiérarchie, la représentation voire plus récemment le travail à la chaîne où nous ne devons nous occuper que de la personne avant et après nous45 ». On retrouve ce nombre chez les communautés huttériennes, où il existe une règle : « lorsqu’une communauté atteint le seuil de 150 individus, elle se sépare en deux et crée une colonie sœur46 ».

Ce nombre porte le nom de l’anthropologue Robin Dunbar qui a étudié chez différents primates la relation entre la taille de leur groupe et la taille de leur néocortexfig. 36 dans les années 1990. Ainsi il a découvert leur relation et a fait de même pour l’être humain. On retrouve ce nombre critique, dans Utopies réalisables de Yona Friedman, publié en 1975, qui parle de valence, terme qui « définit le nombre de centres d’intérêt sur lesquels un homme peut concentrer son attention consciente47 ».

Environ 40 ans après la première publication d’Utopies réalisables, Jean-François Noubel parle d’holoptisme, à savoir « la capacité à percevoir l’ensemble des relations dans un groupe et non plus seulement l’ensemble des relations entre nous et chacune des personnes du groupe48 ». Dans une conférence49, il prend l’exemple du groupe de jazz pour nous parler de cette capacitéfig. 37, tout en ayant conscience des individualités de chacun et représentation du tout . Il oppose cette situation autogérée à l’orchestre symphoniquefig. 38, comme l’avait précédemment expliqué Valentin, qui est une structure hiérarchique nécessaire à l’intelligence collective à plus grande échelle. L’intelligence collective n’est-elle pas possible au-delà du nombre de Dunbar ?


En février 2018, à la lecture de Reinventing Organizations, vers des communautés de travail inspirées de Frédérique Laloux, je suis surprise de découvrir des entreprises autogérées qui peuvent réunir jusqu’à 40 000 collaborateurs (ici, on ne parle pas d’employés ou d’ouvriers), comme AES, qui est l’une des plus grandes entreprises de production et de distribution d’électricité50. Ce type d’organisation, correspond à un stade de développement de l’humanité appelé « Authentique, Intégral ou Opale (Teal en anglais) par différents chercheurs51 ». L’étude de ces entreprises autogérées vient compléter les autres communautés en montrant, d’une part, la possibilité de collaborer sans hiérarchie à un très grand nombre, et d’autre part, de s’inscrire dans notre société. En effet, les organisations étudiées (entreprises, hôpitaux, écoles) par Frédéric Laloux ne sont pas anecdotiques dans leur domaine, mais plutôt des références. Par exemple, l’entreprise française autogérée FAVI, est la seule entreprise fabriquant des pièces de boîtes de vitesse à être restée en Europe et, elle « détient 50% du marché des fourches de boîtes de vitesse52 ». Ainsi les « salaires sont largement au-dessus de la moyenne53 ».

Jusqu’ici, les communautés autogérées pouvaient paraître en autarcie au sein de la société dans laquelle elles se trouvaient. Mais l’étude des organisations Opales a démontré le contraire, la communauté autogérée n’est pas qu’une affaire de lieu alternatif.


les organisations Opales


L’organisation Opale est une entreprise qui relève plus de l’écosystème vivant que de l’entreprise telle qu’on la connaît le plus souvent. En effet, elle est autogouvernée, tout le monde est sur le même pied d’égalité, même avec 2400 collaborateurs comme l’entreprise Morning Star. Comment ? En créant des écosystèmes, des territoires de travail, où chacun a un rôle élémentaire plutôt qu’un statut ou un intitulé de poste. Cela crée des organismes plus résilients, qui s’adaptent très vite au changement. Ainsi, par exemple les collaborateurs de l’entreprise Valve, produisant des logiciels, ont des bureaux à roulettes pour se déplacer en fonction des projets, des équipes et des besoins54. Dans ce type d’organisation, les collaborateurs, se sentent mieux car on leur fait confiance, on ne pointe pas le matin et le soir, le matériel n’est pas mis sous clef, et si sa place ne lui convient plus, un collaborateur peut se proposer à un autre poste. Tout cela est possible car l’entreprise Opale part du principe que chaque individu est le plus compétent dans son domaine, de ce fait sa réponse au problème sera la plus pertinente.

Il n’y a donc pas d’organigramme dans ces entreprises, mais plutôt un réseau qui lie les collaborateurs entre-eux, en fonction de leur engagement. Par exemple la représentation de Morning Star, entreprise de transformation de tomates aux États-Unis fondée en 1970, ressemble plutôt à une toile d’araignéefig. 39. Cette représentation fait écho au concept de rhizome de Gilles Deleuze et Félix Guattari. En effet, dans un rhizomefig. 40 il n’ y a pas de début ni de fin, comme une plante qui prolifère, « il est extrêmement difficile de déterminer l’origine, dans la mesure où elle est multiple55 », le rhizome pense en terme de relations et non de finalité, « faîte la ligne, jamais le point ! […] Faites des cartes, et pas des photos ni des dessins !56 ». Ainsi, la représentation de la structure de l’entreprise Morning Star apparaît comme inspirée du concept de rhizome. De plus, Frédéric Laloux décrit les organisations Opales comme étant « des systèmes complexes, participatifs, interconnectés, interdépendants et en évolution continue, comme des écosystèmes de la nature. La forme y découle du besoin. Les rôles se prennent, s’abandonnent et s’échangent de façon fluide. Le pouvoir est réparti57 ».

Les organisations Opales évoluent tels des organismes vivants complexes, qui deviennent résilients grâce à leur capacité évolutive. Ainsi, ces organisations nous montrent la possibilité de collaborer à très grande échelle, en créant des liens, plutôt que des postes, et en donnant aux individus tout le pouvoir et les ressources nécessaires pour s’épanouir dans la société et non plus en marge ou contre elle.


L’étude de ces différentes communautés m’a amenée à me demander pourquoi nous avons besoin de nous rassembler. Et dans quel but voulons-nous faciliter nos échanges ?



4. se rassembler, pour quelle économie ?


Du point de vue des interrelations, les communautés, qu’elles soient virtuelles ou non, permettent d’échanger plus facilement grâce au réseau créé. Les échanges étant simplifiés, les individus peuvent mutualiser leurs ressources et s’entraider.

En 1992, mon oncle s’est regroupé avec 20 autres agriculteurs au sein de la Coopérative Fromagère du plateau de Bouclans, afin de gérer eux-mêmes leur production laitière. Se réunir leur a permis d’acquérir plus de pouvoir, tout en gardant leur indépendance. Sur leur site internet, ils l’expliquent de la sorte : « chaque exploitation, tout en ayant un fonctionnement autonome, est indépendante des autres. Des liens se tissent entres les hommes de ces structures, pour développer ensemble l’outil permettant la valorisation de leur lait58 ». On peut alors parler de communauté pour cette coopérative en citant Catherine Marie-Leroy à propos de Martin Buber : « Une collectivité pour Buber, c’est un ensemble d’individus poussés à former un groupe, avec comme seule unité la totalité du groupe. Alors qu’une communauté résulte de la volonté d’une multitude d’hommes d’être les uns avec les autres […]. C’est le dialogue véritable qui constitue la communauté véritable. La communauté est basée sur la relation entre ses membres59 ». Ici, créer un écosystème de plusieurs fermes a permis aux agriculteurs de gagner en force et de pouvoir faire économie avec leur propres règles.

À Marinaleda en Andalousie, après le Franquisme, soit en 1976, les travailleurs agricoles sans travail ont lutté pour l’expropriation de terres en clamant qu’elles appartenaient à ceux qui la travaillent. Ainsi, la conseillère du maire de Marinaleda, qui s’occupe de la culture déclare : « chacun de nous, dans son quartier, dans sa ville, dans son village, quels que soient les besoins, les circonstances, peut améliorer sa réalité en luttant, en s’organisant. Pas besoin de venir à Marinaleda en croyant qu’ici tout est merveilleux. Nous avons nos problèmes, nos défauts, comme partout dans le monde. Mais c’est vrai qu’en s’organisant, dans son quartier, dans sa ville, on peut obtenir beaucoup. Individuellement, on n’arrive à rien. Mais en s’organisant tout devient possible60 ». Ainsi, elle soutient le besoin de se réunir en groupes locaux et surtout insiste sur l’importance de s’organiser, afin d’asseoir la légitimité pour une communauté de fonctionner sans hiérarchie.

Aujourd’hui en France, parallèlement aux alternatives locales, l’organisation pour mutualiser nos ressources à grande échelle passe, le plus couramment, par des plate-formes dites de l’économie collaborative. Elles sont vite devenues un intermédiaire inévitable pour organiser des communautés de plus en plus vastes, entre des membres qui ne se connaissent pas. Les exemples d’économie collaborative les plus célèbres sont ceux issus des starts-up. En effet, dans la conférence : l’économie collaborative est la nouvelle révolution industrielle61, on nous précise qu’une perceuse est utilisée seulement six minutes par personne, au cours de leur vie ! D’où la nécessité de mutualiser, ce qui se fait de plus en plus via des plate-formes telles Blablacar ou Airbnb. Je fais un trajet Toulouse-Albi avec ma voiture, quelqu’un a besoin de faire ce trajet mais n’a pas de véhicule, je propose donc ce trajet sur Blablacar, en échange d’une participation financière pour l’essence et le péage. De ce fait, je mutualise la ressource matérielle que je possède : en proposant ce trajet en ligne, concrétisé par une plate-forme web et une application.

La communauté de la plate-forme, tout comme la communauté d’agriculteurs, aiderait à la gestion de nos ressources : on parle alors d’économie qui est l’art de gérer62. Or, en faisant des recherches sur l’économie nous permettant de mutualiser nos ressources, je tombais sur différentes appellations, telles l’économie sociale et solidaire dite SoSo, l’économie collaborative, ou encore l’économie du partage. Elles regroupent un peu tout et n’importe quoi, et c’est naturellement qu’on y trouve Deliveroo, entreprise très contestée de livraison à vélo de plats cuisinés, qualifiée d’économie collaborative. Il est donc important de différencier la fausse économie collaborative, la plus couramment utilisée, mais ne définissant pas l’économie collaborative comme je la conçois dans mes recherches.

4.1 l'économie dite collaborative


Michel Bauwens, dans son interview Uber ou Airbnb mettent en compétition des individus pour capter la valeur63, nous éclaire sur la face cachée de l’économie collaborative, qu’il nomme plutôt économie compétitive. Airbnb, qui veut faire collaborer deux personnes entre elles, fait en même temps entrer les propriétaires d’appartements en compétition, de même que Deliveroo pour les livreurs à vélo, ou Uber pour les taxis.

Uber et Airbnb, qui se vantent d’appartenir à l’économie collaborative, ne partagent pas leur algorithme, comme le précise une fois de plus Michel Bauwens. L’algorithme correspondant à l’application devient alors la centralisation cachée qui garde le monopole de l’intermédiaire. Par son application, la start-up rend son usager dépendant. En effet, il devient difficile de trouver un covoiturage sans Blablacar, rares sont les utilisateurs de covoiturage-libre.fr. L’application garde ainsi le monopole de l’échange et met en place une monoculture, c’est-à-dire une culture intensive d’une seule et même espèce durant de longues périodes sur le même sol64. On assiste à une perte d’autonomie avec cette économie de la plate-forme, de plus en plus de contrats deviennent des abonnements : on loue sa voiture, on loue sa musique, ses films, ses logiciels, etc. Un designer graphique indépendant sera dépendant du Creative Cloud. En effet, les logiciels de la Suite Adobe ne sont disponibles qu’à la location : une fois de plus l’utilisateur est tributaire de l’outil.

La promesse de l’économie collaborative qui se veut décentralisée, connectant les gens entre eux et optimisant les ressources pousse en réalité le travailleur à la précarisation et à la compétition tout en gardant l’exclusivité de l’outil. En effet, les applications telles Airbnb ou Deliveroo captent la valeur chez les usagers, (respectivement un appartement inoccupé ou un vélo et du temps libre) mais ne la redistribue pas au propriétaire d’Airbnb ou au coursier de Deliveroo. L’application, qui se trouve être l’employeur caché, ne redistribue pas la valeur captée dans l’utilisation du matériel, indispensable à la réalisation du travail. Difficile d’imaginer un ouvrier obligé de venir avec son matériel à l’usine, et qui perdrait son travail une fois qu’il est cassé ! De même, il est difficile de concevoir qu’un ouvrier perde son travail quand la moyenne des notes qu’il obtient des usagers est inférieure à 4,5/565 ? Et pourtant c’est devenu la réalité de l’économie collaborative dans la forme que nous connaissons le plus en 2018. Elle se retrouve alors bien loin des coopératives que nous connaissons. La valeur créée par des habitants de Toulouse part ainsi à des actionnaires de la Silicon Valley. Uber ou Airbnb ne sont que des intermédiaires de plus, qui nous aident à capter la valeur, à l’échanger, sans nous aider à la produire. C’est pourquoi, Jean-Baptiste Soufron déclare ainsi que « si le numérique était vraiment disruptif, Uber appartiendrait à ses chauffeurs et Facebook à ses usagers66 ». Ces entreprises se revendiquent de l’économie collaborative, mais sont en réalité des outils de servitude, comme précisé dans le podcast l’économie collaborative est-elle en voie de désubérisation ?67. Ces outils pour la communauté ont le rôle de passeur que les individus sont obligés d’utiliser. Ainsi ils ont réussi à contraindre les usagers de passer par leur plate-forme.


Mais l’économie dite collaborative, au lieu de se définir par une plate-forme remplissant le rôle d’intermédiaire par défaut, pourrait se définir par la capacité d’un individu à se connecter à un autre. C’est ce que Michel Bauwens nomme : le pair à pair.


4.2 vers une économie du pair à pair


Ce terme provient de l’anglais peer to peer, qui définit le partage de fichiers par internet. Dans son essai, Le peer to peer : nouvelle formation sociale, nouveau modèle civilisationnel68, Michel Bauwens nous présente le pair à pair comme une nouvelle forme d’organisation sociale, possible grâce au réseau distribué fig. 41, dans lequel chaque individu est équipotentiel69, c’est-à-dire que chacun, dans sa singularité, a quelque chose à apporter. L’économie du pair à pair a pour but de créer un réseau distribué qui va au-delà du réseau décentralisé dans l’émancipation des individus. Le réseau distribué est à l’opposé du centralisé. Ce dernier peut correspondre à la prison panoptique des frères Bentham ou encore au chef d’orchestre. Ici, ce sont les individus de la communauté qui tissent eux-même leur toile, leur réseau. Ce qui fait la singularité de l’économie du pair à pair est que les individus sont unis autour d’une vision commune et non plus autour d’une plateforme centralisante. Le consommateur redevient acteur de ses ressources afin de les optimiser, de faciliter la coopération et ses échanges. Il n’est plus seulement consommateur mais, en échangeant sa singularité, il devient aussi producteur : on parle de prosommateur70.

Dès lors, je m’intéresse plus particulièrement au SEL : Système d’Échange Local71, qui se propose d’être complémentaire au système économique actuel en connectant les individus entre eux par leur savoir-faire, leurs compétences et non par la monnaie : « les SEL offriraient la possibilité à chacun, indépendamment de son statut, de sa condition et de ses opinions, d’expérimenter de nouvelles formes de relations sociales au sein d’une économie non monétaire reposant, pour l’essentiel, sur la circulation et l’échange de biens symboliques72 ». Ce système d’échange fait écho au jardin en permaculture, qui se sert de chaque caractéristique d’un élément pour compléter les besoins d’un autre élément. Je décide donc de m’y inscrire pour comprendre de l’intérieur comment cette association fonctionne.


4.2.1 le SEL Cocagne :
Système d'Échange Local


Samedi 3 février 2018, je me rends à la permanence du SEL de Toulouse et rencontre Marie-Claude Larregain qui me raconte l’histoire du SEL Cocagne. Celui-ci est apparût en 1995, 1 an après le SEL d’Ariège qui était le premier de France. 22 ans plus tard, le SEL de Toulouse rassemble 300 adhérents, majoritairement des femmes et des retraités. Ici, 1 heure de travail équivaut à 60 cocagnes, on mesure alors la valeur au temps de travail : « 1 heure de ma vie, vaut 1 heure de la tienne » , me précise Marie-Claude. Les cocagnes n’ont pas de valeur en euro, ils apportent un outil commun à tous les échanges. Quand on fait partie de ce système d’échange, ce n’est pas pour faire du profit, mais pour échanger un service ou un bien contre un autre. Il est ainsi fortement recommandé de ne pas échanger les compétences de son métier, pour éviter le travail dissimulé. Lors de notre discussion une personne âgée vient se réinscrire, elle était adhérente en 2014. Puis, elle est suivie de deux jeunes femmes d’environ 20 et 30 ans. Je demande ensuite à Marie-Claude s’il arrive qu’une personne veuille s’inscrire mais sans savoir ce qu’elle peut échanger. Elle me répond que c’est très fréquent, dans ce cas là elle dit toujours : « du temps ! »  et en bavardant, elle suggère des idées et le nouvel adhérent trouve toujours un savoir-faire qu’il peut échanger. En effet, quand une personne s’inscrit, elle doit remplir une feuille avec ce qu’elle offre et ce qu’elle demande. Elle se retrouve alors dans le catalogue du SEL de Toulouse, imprimé régulièrementfig. 42 et en ligne sur leur site internet. Les offres et les demandes sont triées en sous-catégories (alimentation, cours, bien-être, bricolage, garde d’enfant, jardin, documents, …). Ce catalogue se rapproche des schémas utilisés en permaculture, dans lesquels on note les besoins et les produits de chaque élément ; dans le cadre du SEL, ce sont ses demandes et ses offres que l’on renseigne. Cet outil permet alors de travailler en reliance, terme défini par Marcel Bolle De Bal comme étant « la création de liens entre des acteurs sociaux séparés73 ». Elle implique un système médiateur entre ces personnes. Le catalogue en ligne du SEL devient alors un outil de médiation pour permettre aux adhérents d’échanger. En cela, il se rapproche des plate-formes de l’économie collaborative : je dois m’inscrire au SEL dont l’adhésion est de 10 euros par an, pour pouvoir accéder aux offres et aux demandes. Mais l’outil qui a le rôle d’intermédiaire obligatoire, s’éloigne des outils de l’économie collaborative car celui-ci dépend surtout de l’usage que l’on en fait. De ce fait, pour Uber ou Airbnb, la finalité de l’échange est le profit qui part à des actionnaires, contrairement à l’association des SEL, dont la finalité est humaine. En effet l’article 1 de la charte des SEL est « Affirmer :  "le lien est plus important que le bien" »fig· 43. Ainsi, il existe dans le SEL une vision commune qui unit les membres d’une communauté, ce centre vivant, dont Martin Buber parle74. De plus, une fois la personne contactée, j’ai accès à son numéro de téléphone et je peux la joindre sans passer par la plate-forme. Cette dernière ne me servira désormais que pour enregistrer l’échange et compter les cocagnes échangés.


Il semblerait donc que nous soyons obligés de passer par un système médiateur pour échanger. Dès lors, il s’agit de savoir dans quelle mesure cet outil se place et quel rôle il détient dans l’échange. Facilite t-il ou est-il un intermédiaire ? À quelle fin est-il proposé, vendu ou loué à l’usager ? L’usager est-il dépendant du système médiateur ou peut-il se l’approprier, l’adapter et s’en émanciper ?


En octobre, période pendant laquelle je me suis attardée sur la permaculture, je suis tombée sur le site internet de la maison d’édition Passerelle Éco, qui présentait le livre Faire ensemble, outils participatifs pour le collectif de Robina McCurdy75, avec cette description : « Robina Mc Curdy intervient comme facilitatrice au sein d’habitats groupés en devenir ou existants, de collectifs citoyens ou d’"initiatives en transition". Depuis 30 ans qu’elle aide ces groupes à réaliser leur projet, Robina a élaboré des outils qui leur permettent de traverser au mieux les différentes étapes ou difficultés que présentent la vie d’un groupe en action. Ce sont ces outils que présente le livre "Faire Ensemble, Outils Participatifs pour le Collectif". Ce livre s’adresse aux facilitateurs de changement social de toute sorte : aux membres de projets d’habitats participatifs ou d’habitats groupés existants, aux participants à des actions collectives citoyennes, à des initiatives de territoires en transition, aux associations, aux groupes de voisins voulant affermir leur vision et leur action, et dans une moindre mesure aux individus ou aux familles76 ».


C’est donc par la maison d’édition Passerelle Éco sur la permaculture que je découvre, quelques jours plus tard, une multitude d’outils existants pour faciliter l’autogestion au sein de communautés.



5. des outils existant pour la communauté


Au cours de mes recherches, je rencontre ainsi plusieurs outils pour les communautés autogérées, comme un livre regroupant des outils participatifs sous la forme de patrons, des pdf téléchargeables sur le site internet de l’Université du Nous et une plateforme qui se décrit comme web designée pour l’autogestion. Ainsi, la découverte de ces différentes formes d’outils m’amène à apporter un regard critique sur l’existant.


5.1 le livre d'outils participatifs


En octobre, je reçois le livre de Robina McCurdy. Il regroupe des schémas qui sont présentés comme des patrons que l’on peut photocopier et agrandir. Chaque schéma est accompagné d’une notice d’utilisation avec le temps que l’activité peut prendre, le nombre de personnes adapté à l’outil, la cible, le but, le matériel requis et le processus.

En le feuilletant, je tombe sur le patron la Trame des Relationsfig. 44, qui ressemble étrangement au schéma de prise de notes que j’avais fait lors des interviews à la Ferme de la Mhotte. Ce schéma rejoint celui que j’avais fait dans sa réalisation : les individus sont autour d’un cercle qu’ils forment, puis on les relie par des traits au crayon. La différence est qu’ici, le schéma se situe entre les protagonistes, et distingue la qualité des relations (fonctionne bien, en développement ou limitée), et non la nature des échanges. Cette découverte m’incite à actualiser mon outil, en le plaçant entre tous les individus d’une communauté comme avec la Trame des Relations, mais en rendant le support modifiable au cours des échanges. J’essaye de donner plus d’ampleur au schéma en lui donnant la forme d’un plateaufig. 45 qui viendrait se placer entre les individus : une personne représenterait un point d’accroche, et l’échange serait indiqué par un élastique. Parallèlement, je code aussi le début d’une applicationfig. 46. La tablette viendrait aussi se placer entre les individus. Elle permettrait d’utiliser l’outil plus facilement, sans l’encombrement du plateau et d’enregistrer les instants T des relations au sein de la communauté. Le plateau serait alors utilisé la première fois avec un médiateur, puis l’application serait un outil laissé aux individus afin de s’auto-diagnostiquer. Or, à ce moment-là dans mes recherches, je me suis perdue en mélangeant mon schéma et celui de la Trame des Relations. En effet, j’ai représenté, par le plateau et l’application, la qualité des relations (vert : fonctionne bien, jaune : en développement, rouge : limitée) et non plus leur nature. Je me suis donc déplacée de la production d’une communauté, aux qualités des relations au sein de la communauté. C’est grâce à l’actualisation de cet outil que je me suis recentrée sur ce qui m’intéressait au départ : la production et non l’affect.

Le livre d’outils participatifs permet d’outiller les communautés en proposant les clefs pour comprendre l’outil et s’en servir de manière autonome. Il aide les communautés à travers différentes étapes : élaboration du projet collectif, diagnostics et améliorations, et enfin transformation individuelle et collective. Il accompagne aussi les individus confrontés à difficultés : évaluation des projets, inventaires des ressources, balance privé/collectif, etc. Le support du livre permet aussi l’autogestion : une fois acheté, nous sommes autonomes et nous avons la possibilité de multiplier les outils.


Un mois après, je discute de mon sujet de recherches avec un ami, Félix Bézies-Gros, de mon sujet de diplôme et il me raconte qu’avec son frère, ils ont contacté les Colibris afin de faire évoluer le centre équestre de leur parent en Oasis Ressource. Les Colibris, par leur projet d’Oasis propose leur aide à la création de lieux alternatifs. On trouve la définition du projet sur leur site internet : « Dans le cadre du projet Oasis, Colibris explore le « faire ensemble  »et repense la notion de communauté, en l’envisageant non plus comme un frein à notre liberté individuelle mais bien comme une source de richesse. Alors si, ensemble, nous imaginions de nouveaux lieux de vie et de ressources qui seraient, à leur échelle, la maquette de la société plus écologique et citoyenne que nous avons à construire ?77». Félix, me précise qu’il va recevoir des documents des Colibris, l’aidant à mettre en place son Oasis et qu’ils sont disponibles sur leur site web. C’est donc en cherchant ces documents que je tombe sur un MOOC78 concernant la gouvernance partagée, proposé par Colibris et l’Université du Nous, et qui a eu lieu au printemps 2017.


5.2 les pdf de l'Université du Nous


Je découvre le site internet de l’Université du Nous79, qui propose des ateliers, des séminaires, des MOOC, etc., autour de 3 principes : faire humanité, explorer la posture de la coopération et cultiver l’autonomie et les communs. J’y trouve aussi plusieurs outils pour le collectif sous forme de pdf à téléchargerfig. 47 : les clefs de la gouvernance partagée , la gestion par consentement, la gestion de conflit, etc. Ici les documents ne relèvent que du mode d’emploi, il n’y a pas de schéma, qui viendrait porter la discussion. Il y a donc beaucoup de textes sur ces outils, mais pour le rendre plus digeste, chaque document a des illustrations, des pictogrammes. Les flèches sont en pointillés, les formes sont irrégulières, la typographie se présente comme si elle avait été découpée, il y a beaucoup de vert ou de bleu : les stéréotypes du document écolo, qui infantilise le propos en voulant apporter du fait-main dans la réalisation. Le format sous licence Creative Cloud BY-SA (attribution et partage dans les mêmes conditions), permet aussi l’autogestion, mais ici, la forme nuit au fond.


Je continue alors mes recherches et m’arrête sur un des partenaires de l’Université du Nous : Holaspirit, plateforme web designée pour la pratique d’Holacracy et les organisations Teal. Étonnée de rencontrer le mot design, je m’attarde un instant sur ce site internet80.


5.3 la plate-forme Holaspirit


La plate-forme Holaspirit propose des outils pour s’auto-organiser, comme la visualisation de son organisation ou la définition des rôles pour un projet. La forme n’est pas la même que pour ceux de l’Université du Nous : pas de papier découpé vert posé sous une typo dont les contreformes des lettres ne sont pas présentes. Au contraire, ici, le fond donne l’impression d’être plus sérieux. Plusieurs communautés utilisent la plate-forme, mais toutes rentrent dans les mêmes cases, les mêmes schémas. Ainsi, quand je m’inscris pour la version d’essai, le site me propose de compléter des rôles par défaut : premier lien, facilitateur, secrétaire que je ne peux pas modifierfig. 48.

De plus, l’application n’est disponible que sous forme d’abonnementfig. 49, après le mois d’essai. C’est son grand paradoxe, elle s’adresse à des structures autogérées, mais, par son abonnement, elle rend les utilisateurs dépendants de son utilisation. Cette plate-forme n’est alors qu’un intermédiaire de plus, dans lequel l’usager n’est qu’un profil et la communauté : un cercle. Holaspirit est un exemple de ce vers quoi un outil peut tendre, à savoir la normalisation de la pratique et sa dépendance.

La plate-forme permet d’organiser l’évolution et de garder une trace des différentes étapes, mais elle contraint les usagers à s’y abonner pour avoir accès aux informations et donc à perdre en autonomie. De plus, Holaspirit essaye de faire rentrer différentes communautés dans des statuts et des formes pré-définies, qui les contraignent. Ainsi, c’est l’outil, la plateforme qui devrait s’adapter à l’usager et non l’inverse, et tout cela pour lui permettre de gagner en indépendance.



6. faire avec


L’étude de la plateforme Holaspirit m’a donné envie de m’interroger à propos de l’ergonomie. On dit d’un fauteuil qu’il peut être ergonomique, c’est-à-dire adapté au travail. C’est ainsi qu’un intervenant dans notre école nous avait déclaré qu’un tabouret en bois était plus ergonomique pour la traite de brebis qu’un fauteuil de bureau. Pour avoir plus de précisions quant à l’ergonomie, j’ai contacté en décembre Élise Maréchal, étudiante en ergothérapie. L’ergothérapeute travaille, avec le patient, à la conception d’outils adaptés pour lui, en cela il se rapproche de mon terrain d’étude.


6.1 l'ergothérapie


Le principe de notre formation c’est de faire du cas par cas. Par exemple, pour une patiente qui sortait d’un coma, on nous a demandé d’intervenir au niveau du positionnement. On a trouvé un fauteuil mais les jambes partaient de chaque coté. On a essayé un autre fauteuil mais ça ne fonctionnait toujours pas. Alors, j’ai pris des dimensions de la patiente (taille des jambes, hauteur, …) et j’ai construit le coussin dans notre atelier. Le principe de l’ergothérapie c’est de prendre la personne dans son ensemble, de travailler pour le patient et de fixer les objectifs avec lui. Il faut que ça soit en lien avec son projet, avec ce qu’il va faire au quotidien, on est vraiment centré sur la personne. Si je reprends l’exemple du coussin, j’ai dû le reprendre 4 fois ! Il faut poser le diagnostic le plus rapidement possible, mais tu es remis en question tout le temps, dès que la personne évolue, donc on apprend plutôt une démarche qu’une solution. C’est le caractère propre de l’humain, tu fonctionnes pas pareil avec quelqu’un d’autre qu’avec moi, en ergothérapie c’est le même principe. On fait beaucoup d’études de cas, c’est la démarche qu’on met en place. Bien sûr il y a des solutions universelles, passe-partout, on commande un fauteuil et il n’y a peut-être rien à faire. Par exemple, il y a beaucoup de personnes qui ont des troubles de l’équilibre. Tu fais travailler la personne avec quelque chose qu’elle est obligée de faire tous les jours. Par exemple, une patiente allait sur une chaise percée, moi je la faisait travailler sur le fait de passer de son lit à sa chaise pour qu’ensuite, elle puisse le faire toute seule. C’est une réalité pour elle, c’est pas juste des flexions. Ça permet de voir les résultats.


Ce court appel téléphonique m’a montré qu’il existe des solutions générales qui peuvent fonctionner, mais si celles-ci ne fonctionnent pas, l’ergothérapeute doit l’adapter au patient. Pour cela, il n’y a alors pas de remède miracle mais une démarche, celle du diagnostic, de la confection de l’outil, du suivi du patient et du réajustement. Ainsi, l’ergothérapie est un processus. Elle ne fournit pas une solution dont le patient serait dépendant, mais lui propose des exercices sous forme de jeu, qui s’inscrivent dans le déroulement de sa journée. Cette pratique fait écho au conditional design, initié par Luna Maurer, Edo Paulus, Jonathan Puckey et Roel Wouters en 2008. En effet, il est question de donner les règles et les outils à des participants, afin de créer ensemble. Sur le site internet du conditional design81, avec chaque projet, on trouve une vidéofig. 50 qui montre le processus de création et les règlesfig. 51qui ont permis de jouer. Par le biais de cette démonstration, le conditional design prend position en nous montrant que le plus important est l’action, le faire avec, l’instant relationnel qui est produit. Dans le projet Custom Rules82, on peut choisir ses règles parmi les protocoles proposésfig. 52. Ainsi, le designer oriente l’usager tout en lui laissant davantage de place. Grâce aux règles établies, il permet aux co-équipiers de jouer ensemble, et rend la pratique commune. Ici, les règles font écho à la grille en jazz, qui est une base commune aux participants : en intégrant de l’oralité et de l’improvisation, elle leur permet de s’approprier le processus. Pour reprendre Ludovic Florin « c’est l’agencement qui est inédit et pas ce qu’on dit ». De ce fait, chaque production de Custom Rules est différentefig. 53. Le conditional design rejoint l’ergothérapie dans le sens où la réalisation de l’image ou du coussin se fait ensemble. En effet, l’ergothérapeute ne réalise pas le coussin de son côté puis l’impose à son patient. Il le met à l’épreuve de son usage et le modifie en fonction de son utilisation en créant un objet ouvert, capable de s’inscrire dans un cycle, dans un développement permanent.

Le designer pourrait alors, en prenant pour modèle l’ergothérapeute, créer un outil en acceptant que ce dernier ne soit pas fermé mais en continuel développement, grâce à l’échange qu’il doit rendre possible avec l’usager. Or, le plus souvent, comme le dit Patrick Bouchain la relation entre l’usager et le concepteur est court-circuitée : « On interdit presque aux architectes de parler à l’usager, l’usager ne va quand même pas donner son avis, d’abord il est incompétent et s’il le donne il va faire chier. Donc on est tout le temps dans le non-dit ou dans le contre-dit83 ». Ses paroles font écho à celles de Frédéric Laloux : « les êtres humains ne sont pas des problèmes en attente de solutions mais des potentiels en attente de déploiement84 ». Ainsi, pour rétablir le lien, Patrick Bouchain poursuit en déclarant qu’il préfère dire que « celui qui demande ce n’est peut-être pas un plaignant mais un homme désirant, celui qui traduit la commande c’est peut-être un élu représentant, celui qui conçoit c’est peut-être un habitant comme les autres et non pas un spécialiste, celui qui construit c’est peut être un migrant85 ». En cela, il rejoint Yona Friedman qui clamait : expert go home !fig. 54. Dans Comment habiter la terre ?, ce dernier interroge la place des spécialistes dans notre quotidien : « ce n’est pas le plombier qui utilise votre salle de bain, mais vous-même86 », et accompagne son texte de l’illustration d’une femmefig. 55, jambes pliées dans sa baignoire… Ainsi, ce sont les usagers qui sont les spécialistes de leur quotidien, et c’est en échangeant avec eux qu’on adapte réellement l’outil, l’objet ou encore l’espace à l’usage qu’ils en font. Jehanne Dautrey déclare, dans Milieux et Créativités, que « les designers ne repensent pas les milieux pour ceux qui appartiennent à ces derniers, mais ils font en sorte de réfléchir avec eux pour que ces derniers puissent les repenser eux aussi87 ». C’est pourquoi, en donnant de la place à l’usager, et en lui faisant confiance à un ou plusieurs niveaux de la chaîne de production, tels les blancs de la grille en jazz, on lui permet de redevenir maître de son outil et de l’adapter réellement en vue de la fonction précise pour laquelle il l’utilise.


Ainsi, l’ergothérapeute outille le patient de manière spécifique pour lui permettre d’être autonome. Cette discussion m’éclaire sur le rôle de designer. Comme un médecin, il ne devrait pas fournir un médicament général, une solution universelle, qui de plus en rendrait l’usager dépendant. Il devrait plutôt donner des règles, un processus afin de faire place à l’usager.


6.2 faire place


Ici, faire place signifie : donner les moyens et un cadre pour démystifier la création et son créateur, et ainsi rendre l’usager autonome, comme vu précédemment avec le kit graphique en ligne de l’Université de Strasbourg, ou bien avec le live coding de Johan Eriksson.

Or, en pratique, trouver cette place n’est pas chose facile. Par exemple, quand je code un site internet, j’aimerais que l’usager n’ait plus besoin de moi pour l’actualiser, mais il peut difficilement coder à ma place. En tant que designer, mon rôle est de trouver l’endroit ou les endroits justes, c’est-à-dire où l’usager peut œuvrer, et d’en faciliter l’accès. Par exemple, pour le jeu permapoly, il serait peut-être intéressant de fournir des matériaux en plus, afin que l’usager puisse augmenter le jeu et l’adapter.

En outre, la difficulté est de faire une place à l’usager qui ne soit pas une illusion, comme ce pourrait être le cas pour un atelier dit participatif dans lequel on solliciterait l’avis de l’usager uniquement pour bien se faire voir. Ainsi, Yassine Elkherfih, architecte, précise qu’avec son collectif Ya+k : « on dit implicatif, souvent on parle d’implication que de participation, c’est un peu la où peut-être le truc se joue. Participatif c’est un mot maintenant très politique. On met un mot que les politiques vont commencer à se saisir, faut trouver un autre mot pour toujours prendre un peu de distance88 ». Il montre l’hypocrisie qu’il peut y avoir en faisant simplement participer l’usager à un niveau de la chaîne de production, ou de la chaîne de décision, comme le montre cette affiche d’enquête publique, vue dans les rues de Toulouse, début avrilfig. 56. On peut y lire « votre avis est important », et elle sous-entend que Toulouse Métropole sollicite les citoyens dans la chaîne de décisions. Or, elle illustre plutôt une publicité mensongère quant à la place faite à l’usager dans les prises de décisions le concernant, alors qu’il y a un réel intérêt pour le concepteur de travailler avec l’usager. Un des enjeux du designer est donc de faire place, pour que le consommateur soit producteur et plus seulement participant.

Cependant, le designer doit aussi être conscient de son expertise. En effet, comme le déclare le studio Norm, en tant que 56e précepte du graphisme : « la confiance est d’argent et le contrôle est d’or89 ». Ainsi, le rôle du designer graphique est de donner un cadre propice au faire avec. C’était utopique de croire que l’usager allait dessiner sur les pièces d’un jeu pédagogique, en utilisant des pièces recouvertes d’une surface effaçable, comme je l’imaginais au début de mes recherches. Parfois, en voulant donner plus de place à l’usager, le designer ne facilite pas l’action, mais au contraire : il l’inhibe. Autrement dit, il détient un savoir-faire qu’il ne doit pas diminuer pour laisser plus de place à l’usager.


L’enjeu pour la suite des recherches, sera de trouver l’équilibre entre la place du designer graphique et celle de l’usager dans la production d’un outil, entre le don et le contre-don.



conclusion


« c'est la rencontre et tout ce qui peut se passer entre les gens »


Cette phrase entendue à la Ferme de la Mhotte a été le point de départ de mes recherches. Que peut-il se passer entre les gens ? Des relations, des interactions, des échanges ? Qu'est-ce qui est échangé ? Est-ce que je prends en compte l'affect ? Est-ce que je quantifie les échanges ? Est-ce qu'on est toujours en interrelation ? Peut-être bien. La permaculture m'emmène dans cette direction. C'est en conscientisant mes besoins et mes produits que je suis capable d'échanger et de rendre un tiers capable d'échanger avec moi en complétant un besoin.


Ainsi, les échanges complémentaires équilibrés et horizontaux redonnent du pouvoir aux protagonistes. Ces derniers se redéfinissent par leur savoir-faire pour pouvoir échanger. Autrement dit, ils s’inscrivent dans un système grâce à leurs compétences, grâce à leur individualité.
Dans cette direction, le design se placerait entre, telle une interface. En tant que système médiateur, il aurait pour but de faciliter les échanges horizontaux, de les rendre complémentaires en articulant des savoir-faire, et de les équilibrer.


Ce modèle d'échange est aussi celui du Sel : chaque individu formalise ses demandes et ses offres, et se place ainsi dans une posture humble. Chacun est autant offreur que demandeur, autant professeur qu'apprenant. Les rôles sont rééquilibrés.
Dans ce contexte, le designer doit accompagner la redistribution des rôles, dont le sien. Ainsi, ces mois de recherches m'ont permis d'essayer d'inscrire ma posture de designer dans des collaborations, en prenant pour modèle la forêt et les symbioses mutualistes qu'elle facilite. Dans une symbiose, les deux protagonistes sont autant des demandeurs que des offreurs, autant des consommateurs que des producteurs : les deux éléments sont bénéficiaires dans l'échange. Dans un souci d’équilibre entre producteurs et consommateurs au sein d’un système économique, le designer graphique doit aussi rester vigilant à l’équilibre qu’il propose entre la conception d’un outil et l’usage de celui-ci, afin d’offrir un cadre propice à l’usager dans la chaîne de production.


Grâce à ses échanges, la forêt, le jardin, le quartier, peu importe le nom de l'écosystème, celui-ci peut être résilient, organique, plastique, et s'autogérer. Le principe de résilience est de transformer un élément ou événement négatif en positif. Les déchets sont des ressources potentielles, les besoins sont aussi des produits. Chaque élément n'est pas une finalité, mais une virgule dans un cycle permanent.
De même, le design doit permettre le compostage et s’inscrire dans un cycle, dans un système, pour que celui-ci ait du potentiel. En rendant son outil ouvert, le designer le transforme en ressource et l'inscrit dans un mouvement. Dans une forêt, rien n'est stocké sur le long terme, tout est respiration et cycle. La forêt n'épargne pas, elle économise, c'est-à-dire qu'elle gère ses ressources.


Dans ce souci d’économie, de bonne gestion des ressources, les ressources utilisées pour ces recherches sont disponibles ci-après, et agencées par territoires d’étude. La version imprimée rassemble les ressources commentées.


Pour poursuivre ces recherches, je prévois de travailler avec Katia Caballero, rencontrée à la Ferme de la Mhotte et qui a créé en 2016 l’UniverCité, une coopérative travaillant sur la reliance. Son objectif est de favoriser la rencontre professionnelle complémentaire autour d’un projet et de valeurs communes. C’est ainsi qu’elle a déjà mené des ateliers pour Pôle Emploi, ou des centres pénitenciers avec un jardinier, une karatéka et elle en tant que comédienne et formatrice. Elle a maintenant envie que l’UniverCité soit autogérée, que les membres s’en emparent comme d’un outil de reliance.
Je vais également poursuivre mes recherches sur l’outil pédagogique en permaculture  le permapoly, qui permettrait aux personnes suivant les formations de se sensibiliser aux symbioses mutualistes qu’elles peuvent faciliter.


Pour finir, je tiens à remercier les collaborateurs de ces recherches qui ont su me guider à travers les différentes étapes et qui, par leur regard, ont enrichi mon mémoire.


les collaborateurs


Ferme de la Mhotte,

www.fermedelamhotte.fr, avec notamment

Léonore Bonaccini et Xavier Fourt,

professeurs et designers, www.bureaudetudes.org,
qui ont été le point de départ de cette aventure

Camille,

dans l’animation d’ateliers et ses conversations enrichissantes

Johanna,

pour ses conseils en méthodologie de groupe

Sophie, Simon, Damien et Lætitia,

pour leur temps accordé lors des interviews

Katia Caballero,

pour sa confiance et son ambition dans la réalisation de l’UniverCité


Denis Bernard, Didier Marty, Hélène Morisot, Marianne Borne, Stéphane Mounica, Sylvain Barra et Sylvain Maurel

professeurs en dsaa, pour leur orientation


Alexia, Ady, Anouk, Clémentine, Emma, Julie, Juliette, Léa, Mae, Marion et Thida,

camarades de classe, pour leur soutien


Lucas Sifoni,

designer, www.lucassifoni.info,
pour son aide dans la réalisation du site internet


Pascal Bordier,

permaculteur, www.permaculture-toulouse.over-blog.com,
pour son temps consacré lors de mes débuts dans la permaculture

Baba Bear,

permaculteur et youtubeur, www.korakor.org,
et son envie de partager sur la permaculture au sens très large


Valentin Lafon,

pour son introduction au jazz

Ludovic Florin,

pour son complément en jazz


Félix Bézies-Gros,

pour ses conversations et pour m’avoir guidée vers les Colibris


Élise Maréchal,

pour son introduction à l’ergothérapie


Marie-Claude Larregain,

pour son accueil au SEL


Bernard Lara,

pour ses remarques lors d’un trajet blablacar


Vincent Audoin, permaculteur,

www.par-nature.fr,
pour son expérience avec le jeu du permaculteur


Antoine Leduc,

www.behance.net/antoineleduc,
pour ses conseils en ébénisterie et son aide dans la réalisation du jeu permapoly


Thibaut Choulet, Luc Arson et Marjorie Barthez,

pour leurs relectures


Clément Uribellarea, apprenti permaculteur,

pour ses conseils dans la réalisation du jeu permapoly



Caroline Bouige, « Bureau d’Études », étapes, n°227, sept.-oct. 2015, p.126

Serge Latouche, Le temps de la décroissance, Lormont, Le bord de l’eau, 2012, p.62

Claude Zidi, L’aile ou la cuisse, 1976, 1h44

Richard Fleischer, Soleil vert, 1973, 1h37

Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne

Paul Brinio, Détroit : ruinée, la ville de la techno revit grâce à l’agriculture urbaine, Trax, 7 février 2017

Catherine-Marie Leroy, « Martin Buber, précurseur du personnalisme », Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, n°1, 2005, p.67-72

Annick Lantenois, Le Vertige du funanbule, [2010], Paris, B42, 2013, p.64

échange franco-allemand, qui accueille chaque année 3 jeunes à la Ferme dans le cadre du VEFA

conférence L’économie collaborative est la nouvelle révolution industrielle, France Culture, 14 septembre 2015, Centre Pompidou, Paris

Marcel Mauss, Essai sur le don, Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, [2007], Paris, Presses Universitaires de France, 2016, p.48

Benjamin Broustey, « Origines et principes », bio contact, n°288, 2018,p.50

Salvador Détrez, « De Fukuoka à Mollison et Cie », bio contact, n°288, 2018, p.58

Jean Maisonneuve, La dynamique des groupes, [1968], Presses Universitaires de France, Paris, Que sais-je ? 2014, p.30

Annick Lantenois, Le Vertige du funanbule, op.cit, p. 33

Catherine-Marie Leroy, « Martin Buber, précurseur du personnalisme », loc.cit.

Linnea Lindstroem, permaculturelle, 2011

Yann De Gaetano, Avec eux, 2016, 3h40

Linnea Lindstroem, permaculturelle, loc.cit.

Ibid.

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Passerelle Éco, « Vincent Audoin »

Vincent Audoin, « le jeu du designer en permaculture », par Nature

Annick Lantenois, Le Vertige du funanbule, op.cit., p.70

Cap’Com, Design : le passage réussi de signe à langage de l’Université de Strasbourg, 14 décembre 2017

Langage visuel de l’Université de Strasbourg

les licences Creative Commons

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Massive Open Online Cours : formation en ligne ouverte à tous

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Holaspirit, plate-forme pour l'autogestion

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